Mémoire pour Monseigneur le Duc de Penthievre (1749)

 


Mémoire présenté à Monseigneur le Duc de Penthievre et à Monsieur Rouillé pour l’usage d’une invention utile à sauver la vie à un équipage naufragé et même à secourir le vaisseau à quelques égards (1749)


 
Tiré des Archives Nationales de France  - Pascal Kainic -


J’ai travaillé dans le cours de mes fonctions de guerre, à une invention propre à sauver la vie aux hommes dans le cas de naufrages, experts ou non dans l’art de nager.

Ce n’est point une idée combinée par la simple réflexion et figurée par un modèle ; c’est une exécution réelle constatée par des épreuves réitérées avec des gens expérimentés et connoisseurs par principes et par pratique, et mise dans toute son évidence.

Le peu de volume que la chose contient, le peu de dépense pour sa construction, la facilité promptitude à en pouvoir faire usage, donnerait aisément le moyen d’en pouvoir tous les équipages des vaisseaux du Roy et de commerce; de sorte qu’on peut avec cet expédient se promettre de préserver de la mort tout un équipage naufragé, pourvu que ce ne soit point à une si prodigieuse distance de terre, que la faim ou l’excès du froid ne leurs ôtes la vie, et encore y a-t-il quelque expédients pour ces extrémités, et toujours l’espérance d’être secourus par quelques navires passants, parce que les hommes étant nécessairement soutenus à flot, au plus fort de la tempête, sans pouvoir être submergés par quelque violence que ce soit, restent toujours sur la superficie des ondes en état de recevoir ce secours.

Ce dernier raisonnement n’est que pour les naufrages au grand large, car dans ceux qui arrivent à la vue de terre et qui sont les plus fréquents, on peut s’éprendre de la vie du moindre des équipages, même malades, en prenant garde à la manière d’arriver à terre, pour n’être pas porté trop rudement contre les roches.

Monsieur Bellot, de l’Académie des Sciences qui a été chargé par la Cour d’examiner à fond cette affaire, a paru n’en pas douter. Indépendamment de sauver la vie dans les naufrages, il y a une infinité d’autres conjonctures à la mer où cela est d’une utilité essentielle : Dans les descentes en guerre, lorsqu’il est question de donner un prompt secours aux gens de la chaloupe attaqués à terre par les barbares – 200 hommes plus ou moins, peuvent, s’il est besoin, arriver à terre à la nage les armes hautes – Dans les occasions où on a perdu le canot et la chaloupe sans avoir le moyen ou le temps d’en recouvrer d’autres Enfin, dans l’accident terrible d’incendie réputé irrémédiable d’un vaisseau en mer, dont il n’y a que trop d’exemples, et en cents autres circonstances où l’expédient dont est question peut faire la différence du sauvetage ou de la perte d’un armement.

Cela est aussi utile lorsqu’on a débarqué en terre étrangère pour les communications et découvertes, et surtout dans les colonies, les rivières, lacs ou torrents qui font de continuels obstacles lorsqu’on veut percer en avant.

Je n’ai pas une exacte connoissance des accidents qui sont arrivés aux vaisseaux du Roy par les naufrages, mais je vais faire application de ce dont il s’agit sur deux exemples dont le malheur m’a paru le plus remarquable : Le Magnanime de 74 canons, commandé par le Chevalier de Courserac et Le Fidéle de 60 canons, commandé par Monsieur de la Mornerie Miniac, faisant partie de l’escadre de Monsieur Duguay- Trouin au retour de Rio de Janeiro, ayant à bord dans les deux 1.200 hommes d’équipage d’élite, avec les principaux officiers de la marine et des troupes, ainsi que des richesses immenses d’une valeur de plus de £ 600.000 qui disparurent au plus fort de la tempête à la hauteur des Açores, et jamais on n’en a eu nouvelles – Je ne prétends pas dire qu’avec mes machines on eut sauvé la vie à tous, parce que le naufrage fut probablement très au large ; mais du moins, les hommes étant nécessairement soutenus à flot sur la superficie des eaux, on aurait trouvé quelque uns, peut être en vie, par les recherches qu’on fit de ces vaisseaux en croisant plusieurs jours de suite sur cette mer.

Le second exemple, dont les circonstances sont terribles, qui est le naufrage du Bourbon, vaisseau de l’escadre de Monsieur le Marquis Dantin, commandé par le Comte de Boulainvilliers, ayant à sont bord 800 hommes, est plus récent et a quelque chose de plus significatif à mon objet.

Ce vaisseau étant à la hauteur du Cap Finisterre, accablé par les voies d’eau, on fut réduit à la fatale nécessité de choisir un nombre d’hommes destinés à être sauvés dans le canot qui restait, et de persuader aux autres de s’ensevelir avec le vaisseau dans les eaux, avec patience et résignation.

Ce choix fut fait par l’autorité du commandement et le canot arriva à terre avec 33 hommes qu’il pouvait contenir ; le reste, Capitaine, officiers, soldats, matelots, tout coula à fond avec le vaisseau.

Dans cette cruelle extrémité, deux ou trois cents de mes machines à bord (précieuses alors) auraient sauvé la vie du dernier homme de cet équipage, parce que le naufrage ne fut pas fort éloigné de terre, en plein jour, la mer calme et en été, et on aurait conservé de braves gens qui périrent de la mort la plus funeste.

Et peut être le vaisseau ; parce que des matelots qui savent avoir une ressource pour la vie, ont l’esprit plus présent et travaillent avec plus de jugement; et les calfats ou calfateurs, avec cette machine qui les soutient dans un équilibre invariable à fleur d’eau, les bras libres, et avec d’autres, qui les soutiennent entre deux eaux lorsqu’il est nécessaire de plonger, avaient été en état de travailler plus facilement au dehors et au-dedans, et peut être y avaient-ils absolument remédié, ou du moins mis en état de gagner la terre qui n’était qu’à environ vingt lieues.

Le malheur de ces vaisseau est une répétition de ce qui est arrivé antérieurement à d’autres, de tous temps. On évalue que sur les côtes de France, de l’Océan et de la Méditerranée, en vaisseaux qui échouent, en pêcheurs, matelots, passagers, travailleurs et autres qui périrent dans les eaux, surtout dans l’embouchure des rivières, aux parages dangereux d’Honfleur, aux abords du Rhône, et une infinité d’autres endroits difficiles, il est noyé année courante environ 400 hommes et si on comprend ce qui arrivent aux côtes des colonies, cela va a plus de 1.000 morts.

Une perte aussi regrettable peut cesser, du moins en grande partie, lorsque je serai autorisé à mettre en usage le moyen que j’ai de les préserver. J’ai peu de chose à dire sur l’utilité et propriété de ce dont il s’agit, parce que je m’en rapporte à l’examen et à l’avis de Monsieur Bellot, aussi habile dans les connoîssances que peu indulgents pour les défauts, surtout dans ce genre où il est question de la sûreté des hommes qui sur la confiance de la solidité d’une invention, s’hasardent au milieu des eaux. Son effet se réduit à un point prouvé : avec cela il est impossible d’être noyé.

De ce fait, il n’y a qu’à tirer les conséquences de propriété, même pour les cargaisons, car il est incontestable que la sécurité d’esprit des matelots les met en état dans les occasions périlleuses de réunir toute leur application au travail des manoeuvres, sans être distraits et découragés par la consternation et les horreurs de la mort prochaine, et le navire se ressent de cette influence.

Je ne crois pas que la dépense pour la construction (d’une certaine quantité) puisse aller au-delà de 8tt chaque, et cela peut durer 20 ans sans être remonté ; il y entre pour 6tt quelques sols d’achat de matières – par la suite, lorsqu’il y aura un travail établi et les matières tirées de la 1ère main, cela coûtera moins.

Le volume contient environ un pied cube et une demi-minute suffit pour s’en revêtir quand il en est besoins. Cela est indestructible et même inaltérable pendant son usage par quelque cause que ce soit.

Le principe de cette invention est physique et part d’examens et de combinaisons de mesures et de proportions qui exigent une exacte précision. Mais ce serait la mécanique la plus grossière ; son effet n’en est pas moins intéressant et important.

Il y a 4.000 que le genre humain se noie sans que personne se soit mis en devoir de le garantir d’une mort aussi redoutable. On peut aussi compter pour quelque chose, l’encouragement que peut donner pour le commerce de la navigation et les découvertes, la sûreté de n’être pas noyé dans les accidents de la navigation de toute espèce.

Je m’adresse à un Prince, Chef de la Marine, à un Ministre dont les sentiments annoncent l’attention qu’il voudra bien accorder à ma proposition, laquelle à pour objet de donner aux hommes une chose utile à leur conservation, sans prétendre de ma part en faire un trafic conditionnel, et sans aussi renoncer aux grâces qu’une honnête émulation (il parait juste qu’en sauvant la vie à des milliers d’hommes et des cargaisons de richesses immenses pour le service de la première couronne du monde, j’achève un peu commodément la mienne par la générosité du gouvernement) et peut être quelques services distingués que j’ai rendu dans mon état peuvent me faire espérer.

Je prends pour ce effet la voie que la règle et la raison autorise, je n’en puis prendre une plus accessible à tout ce qui a rapport au bien de l’humanité; et en soumettant ce dont il s’agit au jugement d’un Prince, d’un Ministre, qui n’est occupé que de prévenir tout ce qui peut intéresser le bien public et particulier dans son département, et offrant d’en communiquer l’usage à ses premiers ordres, je satisfais à ce que je dois à cet égard à la société civile et j’emploi pour en accélérer et perfectionner la pratique, le moyen le plus authentique et le plus effectif. Grossin de Gelacy – Colonel de troupes étrangères.


Mais quelle peut bien être cette invention révolutionnaire ???
 





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