Naufrage d'un vaisseau Portugais près le Cap-Comorin

 


Du Naufrage d'un Vaisseau Portugais,
près le Cap-Comorin , mer des Indes.
Actions généreuses de quelques gentilshommes Français
et d’un vice-roi des Indes

Adapté par Pascal Kainic 




Les faits qui composent cette relation nous ont été transmis par Jean-Baptiste Tavernier, célèbre voyageur français qui parcourut pendant quarante ans la Turquie, la Perse et l'Inde dans le Journal de ses voyages aux Indes; réimprimé en 1681 Tavernier n'était point toujours occupé de son commerce et de la description des contrées qu'il parcourait, il recueillait aussi les faits extraordinaires dont il était témoin, ou qui lui étaient attestés par des gens dignes de foi.

On en trouve plusieurs dans la relation de ses voyages. Nous en relèverons un, glorieux à la nation française.

Après plusieurs courses dans l'intérieur de l'empire Mogol, Tavernier se rapprocha de la côte de Malabar; il passa à Surate, et de là à Goa. En arrivant dans cette ville, il rendit ses premiers devoirs au vice-roi, ensuite à l'archevêque et à l'inquisiteur. Tous lui firent un accueil distingué, quoiqu'il ne dissimulât pas être protestant.

La vice-royauté des Indes Portugaises était alors remplie par dom Philippe de Mascarenhas. Ce seigneur jouissait de l'estime et de la confiance publique. Il soutenait par son courage et des qualités brillantes la puissance portugaise en Asie, que les Hollandais attaquaient de toutes parts, et qui devenait de jour en jour plus chancelante…

Pendant son séjour à Goa , le voyageur français était souvent admis à l'audience particulière de dom Philippe. Il profita de la faveur où il était auprès de lui, pour en obtenir des grâces : le vice-roi les lui accordait avec plaisir et le prévint même en plusieurs occasions.

Tavernier trouva dans cette ville deux gentilshommes français de sa connaissance, l'un appelé Saint-Amand et l'autre Nicolas des Marets Ils étaient très avancés dans le service militaire; le premier en qualité de grand-maître de l'artillerie et d'intendant général de toutes les forteresses portugaises et l'autre de capitaine des gardes du vice-roi.

Ces Français devaient leur fortune à leur courage, dont ils avaient donné des preuves signalées à Ceylan pendant les deux sièges de Colombo, sous les yeux de dom Philippe, et plus encore aux sentiments particuliers de sa reconnaissance. Des Marets  avoua à Tavernier, qu'au retour de l'île de Ceylan à Goa, dom Philippe avait voulu l'avoir auprès de lui, ainsi que Saint-Amand et deux autres gentilshommes français, du Bellay et Jean des Roses; qu'une tempête affreuse s'étant élevée près du Cap Comorin, le vaisseau avait fait naufrage et qu'au risque de leurs vies ils avaient sauvé ce seigneur Portugais.

Ce fait est décrit par Tavernier, avec peu de détails, dans le journal de ses voyages en Asie, mais il devient intéressant pour les deux nations, portugaises et française, si on y trouve mêlés les différents événements de la guerre de Ceylan, allumée vers le milieu du 17ème siècle, entre les Portugais, les Hollandais et les naturels du pays, pour la possession de cette île.

… Au commencement de mars 1645, dom Philippe reçut des lettres de Goa, qui lui apprenaient la mort du vice-roi, et qu'il était nommé pour lui succéder. Il se prépara aussitôt à quitter Ceylan; mais avant son départ, il fit venir Saint-Amand et ses compagnons, pour récompenser leurs services.

Dom Philippe, à la vue de ces braves dont il avait admiré la valeur en tant d'occasions, résolut de les prendre avec lui, soit qu'il espérât de les avancer plus convenablement à Goa, ou qu'il voulût avoir près sa personne, dans le trajet, des gens de résolution contre les pirates Malabares qui infestaient les mers de l'Inde.

La navigation pendant 40 lieues ne fut troublée par aucun événement funeste; mais à l'approche du Cap Comorin une affreuse tempête s'éleva et dispersa la flotte; plusieurs vaisseaux furent engloutis, les vents déchaînés poussèrent les autres sur là côte, où ils échouèrent ou se brisèrent contre les rochers; les Français qui étaient embarqués sur le vaisseau que montait le vice-roi, voyant le naufrage inévitable, se pressèrent de jeter à la mer des cordes, des planches et des pièces de bois dont ils formèrent un radeau sur lequel ils placèrent dom Philippe au milieu d'eux.

Mais le radeau n'avançait qu'avec peine vers le rivage; tantôt les flots les soulevaient jusqu'aux nues, tantôt les écueils les repoussaient en pleine mer. Les Français faisaient des efforts incroyables pour aborder, lorsque le radeau heurta violemment contre un rocher et fut submergé. Tous ceux qui étaient dessus disparurent en même temps: des Marets resté seul à côté du vice-roi, le retint par ses habits, au moment où il plongeait; il le chargea sur ses épaules et le ramena au rivage, qu'ils atteignirent tous deux sains et saufs.

Dom Philippe se rembarqua sur un vaisseau échappé à la violence de la tempête, et arriva heureusement à Goa. Aussitôt qu'il eut pris possession de sa nouvelle dignité; ce seigneur fit éclater sa reconnaissance envers les Français. Saint-Amand fut revêtu de la charge de grand-maître de l'artillerie et d'intendant général de toutes les forteresses que les Portugais avaient alors aux Indes. Peu de temps après le vice-roi lui fit épouser une fille de qualité qui lui apporta beaucoup de biens.

Jean de Rose demanda à être renvoyé à Colombo, où il obtint un grade dans les troupes de l'île et s'y maria à une jeune veuve métisse fort riche et pour laquelle il avait conçu une forte inclination. Dom Philippe, qui avait conservé des sentiments particuliers d'affection pour Desmarets, parce qu'il avait le plus contribué à le sauver du naufrage, le fit capitaine de ses gardes.

Du Belloy, toujours passionné pour le jeu, obtint un présent considérable en argent et la liberté d'aller à Macao. Tous les autres Français se ressentirent aussi de la générosité du vice-roi.

Nous ajouterons, pour la satisfaction du lecteur français, qui ne doit pas être indifférent au sort de ces gentilshommes, les détails suivants:

Des Marets mourut dans l'exercice de la charge de capitaine des gardes, quatre mois après en avoir été revêtu, fort regretté de son maître et de tous ceux qui l'avaient connu; Jean de Rose vivait encore en 1658, époque de l'expulsion totale des Portugais de Ceylan par les Hollandais; Saint-Amand conserva ses places et son crédit sous dom Philippe et ses successeurs et mourut à Goa dans un âge fort avancé; Du Belloy seul eut une fin funeste, mais il ne put l'imputer qu'à lui-même et surtout à son caractère emporté et indiscret, qui le fit tomber dans les mains de l'inquisition.

Malgré la rigueur des principes de ce tribunal, il obtint sa liberté par le crédit de Saint-Amand. On a assuré à Tavernier que Du Belloy ayant eu ensuite l'imprudence de passer par Mingrela, où les Hollandais avaient garnison, il fut reconnu par quelques officiers, qui se rappelèrent l'avoir vu à Ceylan au siège de Négombo, où il était un des volontaires français de la troupe commandée par Saint-Amand; on lui fit un crime d'avoir quitté le service de Hollande pour passer dans celui des Portugais.

Le gouverneur le fit arrêter et l'envoya à Batavia pour y être jugé. Il n'a point reparu depuis et l'on n'en a plus entendu parler…

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