Les trésors de la Frégate Lutine - Histoire devenue légende...

 



Le fabuleux trésor de la Lutine
 

« Jamais un naufrage n’a revêtu pareil caractère de calamité… »
Gentleman’s Magazine du 19 octobre 1799

 



Les Lloyd's et la Lutine- Rappel historique

A Londres, vers 1680, un certain Edward Lloyd, levantin d’origine, exploitait une taverne à matelots sise à Wapping, Tower Street, dans le quartier des docks. Entièrement détruites par le grand incendie de 1667, les maisons blotties dans ce coin du port avaient été rebâties à neuf ; pourtant, l’établissement du sieur Lloyd, tout comme ses voisins, le Dauphin et le Cygne, ne comportait qu’une petite salle basse, au plafond barré de lourdes poutres, aux murs noircis par la fumée des pipes, sommairement meublée de quelques tables de vieux chêne avec escabeaux assortis.

La clientèle de l’endroit ne groupait guère que des marins tannés, tatoués, plus ou moins ébréchés, qui discutaient sinistres, cargaisons et fortunes de mer autour d’un pot d’ale, d’un flacon de whisky ou d’une jeannette de tafia jamaïque. Au jour d’exécution, seulement, quand l’échafaud de la Tour dressait dans le voisinage son sinistre tréteau, quelques badauds, retour de l’affreux spectacle, se risquaient chez Lloyd pour y goûter d’étranges tisanes exotiques, tel ce jus noir de la mure d’Arabie, nommé coffé, que l’on disait très bon pour toutes sortes de maladies.

Edward Lloyd n’était pas un tavernier comme les autres. On prétendait qu’il avait navigué en haute mer dans les temps ; le fait est, en tous cas, qu’à force de se frotter à des capitaines, des assureurs et des shipchandlers, il savait sa Marine comme pas un, de Tower Bridge à Thames Haven et même au-delà. Homme de bonne compagnie, avec cela, sachant lire et écrire, il avait des amis dans la belle société : Mr. Samuel Pepys lui-même, tout secrétaire de l’Amirauté qu’il fut, ne dédaignait pas de venir choquer son gobelet contre le sien. Aussi, les habitués de chez Lloyd ne furent-ils pas autrement surpris quand le tavernier s’avisa, en 1696, de lancer une feuille hebdomadaire du commerce, les Lloyd News, ou Nouvelles de chez Lloyd.

Le nouveau périodique ne traitait à peu près que de navigation, et singulièrement d’assurances maritimes. Néanmoins, le sourcilleux gouvernement de la Couronne, qui flairait partout des complots politiques, jugea bon d’en ordonner la suppression. Les Lloyd News disparurent donc, sans d’ailleurs qu’en fussent affectées les affaires de leur fondateur…

En 1726, elles émergèrent de plus belle, sous un titre nouveau : Lloyd’s List. Dans le périodique ainsi ressuscité, on trouvait, pour la première fois rassemblés, tous les renseignements, toutes les nouvelles susceptibles d’intéresser les gens de mer, assureurs ou négociants de la plus grande nation commerçante du monde. Le succès de la List fut immédiat, et la taverne de feu Edward Lloyd devint rapidement, dans les années qui suivirent, le centre incontesté des affaires maritimes, la véritable Bourse de la mer.

En 1781, une société nouvelle se formait, le New Lloyd, qui s’installa dans les bâtiments du Royal Exchange (la bourse londonienne), plus dignes de son activité, déjà considérable. Dès lors, l’impulsion était donnée ; le Lloyd’s, énorme consortium d’assurances en tous genres, était né pour de bon.

Plusieurs fois agrandi, modernisé, transféré, il va de soi que l’actuel Lloyd’s n’a plus grand-chose de commun avec l’humble taverne de son fondateur que le nom. Les Anglais, toutefois, sont farouchement conservateurs et traditionalistes ; aussi, ont-ils tenu à rappeler, par maints détails anachroniques de l’énorme building qui abrite aujourd’hui la firme, le modeste troquet à matelots du vieil Edward, d’où sortit toute l’affaire.

La fameuse "Chambre des Capitaines", où les loups de mer du temps jadis avaient coutume de se réunir pour boire le coup en dévidant leurs étonnantes histoires – La Chambre n’est plus, mais la bibliothèque du Lloyd’s est toujours là, qui renferme un peu de tout. On peut y voir notamment la première police d’assurances qui fut jamais signé : un vieux papier jauni, datant du 20 janvier 1680, qui garantissait le navire le Golden Fleece (La Toison d’Or), contenant et contenu, pendant son voyage de Lisbonne à Venise, et ce moyennant une prime de 4%. On y remarque aussi, soigneusement encadrée, une police d’assurance-vie ; la vie dont il s’agit est celle de… Napoléon !

Mais on y admire surtout, une énorme table de chêne luisant et noirci, flanquée d’un fauteuil sculpté. Signalés à l’attention du visiteur par une plaque d’argent, table et fauteuil ont été taillés dans du bois d’épave ; celui provenant du gouvernail de la frégate La Lutine…

Navire de sa Majesté britannique, La Lutine, frégate de 900 tonneaux et de 32 canons, commandée par le capitaine Lancelot Skinner, R.N., fit voile de Yarmouth Roads, le matin du 9 octobre 1799, avec une grande somme d’argent à son bord.

Elle sombra devant l’île de Vlieland, dans les parages de l’île de Terschelling, la nuit suivante, avec tout son équipage, sauf un homme. Le gouvernail avec le bois duquel cette table fut construite, ainsi que la chaîne du gouvernail et la cloche du bord, furent récupérés sur l’épave du navire, en 1859, en même temps qu’une parties des espèces perdues. D’autres objets furent aussi sauvés : des fragments de l’ardoise sur laquelle les officiers écrivaient leur point, une montre en or dont le monogramme L.S. fait supposer qu’elle appartenait au capitaine Lancelot Skynner, une boite ne cuivre forgée, dont le métal récupéré en 1898 sur l’épave, une canne taillée dans le bois remonté en 1902.

Mais le plus émouvant souvenir de cette Lutine est, sans conteste, la cloche, dont il y a encore quelques années, un petit homme chauve en cape rouge et parements noirs, coiffé d’un gibus à boucles d’argent, John Addison, était spécialement chargé de faire tinter, suivant un minutieux rituel, pour annoncer aux assureurs maritimes qui l’entourent les communiqués d’importance.

Table, fauteuil, cloche, menus objets délavés, oxydés, brisés ou noircis ; toutes ces reliques sont en effet les plus tangibles vestiges d’un navire englouti, et aussi les plus poignants résultats d’une grande Course au Trésor, celui de La Lutine.

Le navire a sombré le 9 octobre 1799 et la Course a pris le départ deux jours après…

Si la cloche de bord de La Lutine porte la couronne de France et les armes de Bourbon, c’est que le vaisseau était né Français ; splendide frégate de combat, rapide et sûre, elle avait été longtemps considérée comme l’un des meilleurs bâtiments de notre flotte.

Hélas ! Malgré la protection de Saint Jean, son patron, dont son nom se lit aussi sur la cloche, La Lutine, capturée par les Anglais en 1793 était venu grossir les rangs de la Royal Navy. Ses nouveaux maîtres ne lui avaient d’ailleurs fait subir aucune modification ; ils lui avaient même laissé son nom, ce nom léger, moqueur, bien caractéristique de la monarchie française à son déclin. Seul, le pavillon fleur de lys du dernier Capet avait du céder la place à la croix de Saint Georges.

Le 9 octobre 1799, à l’aube, la frégate quittait son mouillage de Yarmouth Roads et cinglait pour une destination longtemps restée mystérieuse.

On lit partout que La Lutine devait gagner l’îlot néerlandais du Texel ; sa précieuse cargaison d’espèces monnayées aurait été destinée à la solde des troupes britanniques stationnées alors en Hollande. Mais ce n’était pas tout ! Une lettre de l’Amiral Duncan à ses chefs permet aujourd’hui de fixer définitivement ce point d’histoire maritime. En réalité, Le capitaine Skynner, commandant de la frégate, avait aussi reçu l’ordre de faire voile vers l’Elbe. La Lutine transportait bien un trésor considérable, mais en partie propriété d’un groupe de marchands londoniens, clients du Lloyd’s, et destiné à des négociants de Hambourg, portant sur des transactions commerciales ; des lingots d’or et d’argent pour une valeur de £ 1.500.000, sans compter la solde des troupes.

Faute de paquebot poste ou "packet", l’Amiral Ducan avait consenti à charger un navire de guerre de cette mission de confiance. Il avait tout d’abord songé à un cutter, mais l’importance du trésor l’en avait dissuadé et son choix s’était finalement porté sur La Lutine, bonne marcheuse dont les trente-deux canons, au surplus, imposait le respect.

Pendant dix jours pleins, on n’eut aucune nouvelle de La Lutine… Le 29 octobre, seulement, le Gentleman’s Magazine publiait un bref communiqué de l’Amiral Mitchel qui plongea dans l’affliction tout le Royaume-Uni :

« La frégate est perdue corps et biens. Dans les annales de notre histoire navale, jamais un naufrage n’avait revêtu pareil caractère de calamité, dans l’ordre public aussi bien que privé. »

Le naufrage s’était produit dans la nuit du 9 au 10 octobre, moins de dix-huit heures après le départ de la frégate, dans les sableux parages de Fly Island Passage (Zuyderzee). Prise dans une violente bourrasque de noroît, La Lutine avait coulé à fond en peu d’instants, malgré les efforts de son capitaine. Le navire Arrow qui se trouvait à portée de voix, n’avait pu secourir le bâtiment en perdition, à cause de l’état de la mer. Les pêcheurs de la côte avaient eux aussi assisté au naufrage sans rien pouvoir faire.

Deux hommes seulement furent sauvés, mais l’un mourut presque tout de suite d’épuisement ; l’autre, un nommé Shabrack, ne put fournir aucune explication sur le naufrage. Il mourut, lui aussi, pendant son voyage de retour en Angleterre.

Un nouveau mystère maritime venait ainsi s’ajouter à la longue liste. Comment cette frégate, excellent navire, monté par un équipage de choix et commandé par un officier d’expérience avait-elle pu sombrer de la sorte ?

Les marins de La Lutine étaient morts ; restait le trésor transporté par le vaisseau englouti…

Avec une promptitude qui lui fait honneur, le Lloyd’s remboursa intégralement les négociants assurés et il dépêcha des spécialistes sur les lieux du naufrage afin d’étudier la possibilité de renflouer le trésor. Aussitôt, les difficultés apparurent aux techniciens.

Jonchée d’épaves, hantée de souvenirs sinistres, la partie du Zuyderzee où la catastrophe s’était produite est une terrible région qui n’est ni terre, ni mer. Jusqu’au XIIIème siècle, l’endroit était terre ferme, mais un ouragan précipita la mer du Nord à travers l’isthme qui la séparait du grand lac de Vlies, et une large passe fut ainsi formée. En 1827, la mer fit un autre bond qui coûta la vie à cent mille personnes. Depuis, la contrée n’est plus qu’un ensemble de canaux et de bancs de sable, constamment multipliés et bouleversés. Ce qui fut la côte est devenu un inextricable labyrinthe, semé d’îlots innombrables : Texel, Vlieland, Ameland, Terschelling etc…

Ces difficultés, pour considérables qu’elles fussent, ne furent pas jugés insurmontables par les envoyé du Lloyd’s. Malheureusement, l’Angleterre était alors en guerre avec la Hollande. Profitant de la situation, cette dernière revendiqua l’épave comme prise de guerre ; les émissaires du Lloyd’s n’eurent donc d’autres ressources que de regagner Londres, bredouilles et surtout furieux.

Les Hollandais ne se souciaient que fort peu de cette carcasse qui, depuis quelques semaines, découvrait à marée basse. Puis, un jour, un pêcheur s’aventura à l’intérieur de l’épave et y trouva une barre d’un beau métal jaune…

Bientôt, des dizaines d’embarcations se rassemblèrent autour de la mine d’or et d’argent. Le bilan officiel de cette récolte pour la période allant de juin 1800 à novembre 1801 : 58 barres d’or (pesant au total 25 kg 250), 35 barres d’argent, 41.697 pistoles et 212 demi pistoles espagnoles en argent, 24 quarts de pistole, 18 huitième de pistole, 28 seizièmes de pistole en or, 81 double Louis et 138 Louis d’or, 4 guinées anglaises et 2 demi guinées, le tout étant estimé à quelques £ 56.000.

A la fin de 1801, plus rien ne restait à portée de mains ou de filets. Plus personne ne revint, pendant douze ans, à cette mine épuisée, qui, de plus, s’enfonçait inexorablement dans le sable.

Pourtant, Pierre Eschauzier, un administrateur des Domaines néerlandais avait acquis la certitude qu’il restait encore beaucoup d’or dans les entrailles du navire. Mais ses six années de travaux ne ramenèrent que très peu de choses à cause de l’enfouissement continuel de l’épave. Il essaya jusqu’en 1821, mais en vain…

Au fil des années, et jusque dans les années 1950, des compagnies se constituèrent et sauvèrent encore quelques sommes d’or et d’argent, pour finalement renoncer à cause des grandes difficultés de travail.

A ce jour, la majeure partie du trésor reste enfouie sous vraisemblablement dix mètre de sable près de cette côte ingrate, car seulement environ 1/20ème a pu être récupéré !



Plus de 200 ans se sont déjà écoulés... Qui osera reprendre le flambeau et tenter de récupérer le fabuleux trésor…?

* Synthèse de divers documents concernant l’épave de la frégate La Lutine et de son chargement d’or

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