Le Saint Géran - La légende de Paul et Virginie

 

 


Naufrage du vaisseau le Saint-Géran près de l'Ile Maurice en 1744.

Tiré de "Histoires des Naufrages" Par Deperthes  18ème siècle - Pascal Kainic



Quelque intérêt qui s'attache aux personnages d'un roman, quels que soient l'art avec lequel l'écrivain a su les grouper et les sentiments qu'il leur a prêtés, le lecteur regrette presque toujours de s'être attendri des malheurs imaginaires le véritable moyen de le captiver, c'est de mettre devant ses yeux des héros qui ont réellement vécu, ou tout au moins de donner au récit un certain air de sincérité, d'y mêler des faits historiques.

La plupart des romanciers l'ont essayé, et quelques-uns ont trop bien réussi. En mettant en scène les premiers personnages d'une époque, ils sont arrivés à falsifier l'histoire, à substituer souvent dans l'esprit de beaucoup de personnes la table à la vérité. A d'autres, un événement qui s'est passé sous leurs yeux, une circonstance de leur vie, a inspiré un livre où le fait seul était vrai et les personnages de pure invention.

C'est ainsi que le naufrage du Saint-Géran qui eut lieu devant l'île de France en 1744 donna à Bernardin de Saint-Pierre la première idée de Paul et Virginie. On a recherché longtemps avec curiosité tout ce qui pouvait se rattacher à cet épisode charmant des régions tropicales; et on découvrit enfin en 1821, au greffe de l'île de France, les déclarations de quelques malheureux échappés au naufrage du Saint-Géran.

Nous en empruntons ici un extrait:

« Le Saint-Géran, de sept à huit cents tonneaux, était partit de Lorient le 24 mars 1744; il avait un nombreux équipage, et pour officiers MM. Delamarc, capitaine; Malles, premier lieutenant; Péramont, deuxième lieutenant; Longchamp de Montendre, premier enseigne; Lair, deuxième enseigne; le chevalier Boette, enseigne surnuméraire. Il arriva le vingt-deuxième jour à Corée, et y embarqua vingt nègres et dix négresses, tant Yolofs que Bambarras. Un jeune homme, appelé Belleval, et se disant chirurgien, déserta la colonie, et s'introduisit furtivement sur le Saint-Géran. On s'avisa de faire travailler au cabestan un des nègres ; mais ce pauvre enfant de la nature se laissa étrangler par le tournevire, et sans doute en mourant prit la mécanique pour une divinité malfaisante. La navigation fut longue et peu intelligente. Dix hommes étaient mort, et un plus grand nombre gisaient sur les cadres, incapables de tout service, lorsque le bâtiment se trouva, le 17 août, à six lieues de l'île de France, et reconnut les petites îles qui en signalaient l'approche.

Le ciel était serein, le soir approchait, et les officiers délibérèrent sur ce qu'il convenait de faire. Le capitaine fut d'avis de profiter du beau clair de lune pour dépasser les îles, et mouiller à la Grande Terre, au lieu appelé le Tombeau; mais M. Malles, premier lieutenant, combattit cet avis, en alléguant que, si on mouillait au lieu indiqué, il ne resterait pas assez de monde dans le navire pour lever les ancres, attendu le grand nombre des malades.

Le nommé Albin (Ambroise), premier bosseman, prit alors la parole ; et, comme il avait été onze mois patron de chaloupe à l'île de France, il combattit, par des faits positifs, les inconvénients que l'on appréhendait dans le mouillage à la baie du Tombeau. Le premier lieutenant, impatienté, lui répondit : « Taisez-vous, je connais la côte mieux que vous; et il accompagna cette réplique de deux soufflets. Le capitaine finit par dire à ses officiers : « Vous êtes plus pratiques que moi ; il y a vingt ans que je ne suis venu ici, mes idées se sont effacées prenez la conduite du vaisseau.

Le 11 fut arrêté qu'on passerait la nuit en tenant le cap sous la grande voile. M. Longchamp de Montendre, premier enseigne, qui fit jusqu'à minuit le service de quart, gouverna assez bien par les conseils du premier bosseman; mais M. Lair, deuxième enseigne, qui lui succéda, averti deux fois qu'il approchait trop de la terre, n'en tint pas compte. Soit hasard, soit inquiétude sur une direction prolongée dans le même sens, le capitaine Delamare et le premier lieutenant vinrent sur le pont à deux heures et demie, et ils se félicitaient mutuellement sur la beauté du ciel, lorsque tout à coup la lame jeta le vaisseau sur un brisant avec un tel fracas et un craquement si épouvantable que la perte du navire fut à l'instant jugée sans ressource. Sa position sur le flanc menaçait à chaque moment de le faire chavirer par le poids de la mâture. On ne pouvait s'y tenir debout et chacun s'attachait aux agrès et dans les haubans.

Cette situation désespérée empira encore par l'inégalité du récif qui supportait l'embarcation: la quille se rompit, et les deux extrémités se soulevèrent: torture singulière qui ne permettait ni de tirer le canon ni d'appeler des secours, et durant laquelle le mouvement le plus léger allait ouvrir l'éternel abîme. Quoique la population du Saint-Géran ne soit exprimée nulle pari avec précision, elle devait être considérable, si on en juge par les malades, qui excédaient le nombre de cent.

Aussitôt que le terrible choc se fut effectué, le capitaine fit sonner la cloche et, à l'exception des mourants, enchaînés sur les cadres, le pont se couvrit d'une foule effrayée: officiers et matelots, hommes et femmes, passagers et marins, libres et noirs, tous égaux par la communauté du péril. A l'ordre du capitaine l'aumônier chanta un Ave maris Stella et le Salve Regina. Le premier lieutenant lui demanda de faire des vœux à sainte Anne d'Auray, et les vœux furent faits avec solennité. Le prêtre donna ensuite la bénédiction générale à l'équipage prosterné, et chacun s'embrassa et se demanda pardon. Il paraît, au reste, que ces scènes de terreur ne furent troublées, dans leur affreux silence, que par les cris et les lamentations extraordinaires d'un jeune homme, de ce même aventurier qui s'était échappé de Corée, et qui, sans doute, ne se consolait pas d'avoir pris tant de peine à chercher la mort.

Le premier rayon du jour apprit à ces malheureux ce qu'il leur restai de moyens de salut. Ils avaient la vue de deux terres à l'égale distance d'une forte lieue. L'une était la côte de l'île de France, et l'autre, l'île d'Ambre, petite, déserte, et d'un abord facile. Une mer calme et unie baignait ces deux refuges; mais pour atteindre ce bassin paisible, il fallait franchir la chaîne des brisants où le navire demeurait suspendu, et dont une mer houleuse et des courants rapides défendaient le passage. La stupeur, la confusion des gens de l'équipage et le bouleversement du vaisseau fracassé, rendirent très-imparfaites les embarcations qu'on essaya de fabriquer. Un radeau mis à la mer s'engloutit sur-le-champ avec soixante personnes qui s'y étaient précipitées. Le moment devenait pressant ; tous ceux qui avaient quelque expérience de la mer voyaient se former à l'horizon un grain qui allait consommer la perte du navire.

A six heures et demie, la faculté fut laissée à chacun de se sauver comme il aviserait. Les plus résolus se jetèrent dans les flots en s'attachant à quelques débris ; les autres n'attendirent pas longtemps la mort sur le navire, qui disparut à tous les yeux, sans qu'aucun témoin n’ait pu en raconter la dernière catastrophe. Mais de tous ceux qui avaient tenté leur délivrance, neuf seulement arrivèrent successivement à l'île d'Ambre, par un bonheur presque miraculeux, et après environ cinq heures d'incroyables fatigues. Pendant deux jours ils errèrent sur celte plage, abandonnés delà nature entière. Enfin, trois d'entre eux, s'étant remis à flot sur une pièce de bois, abordèrent à la côte de l'île de France, et avertirent un poste de chasseurs. Aussitôt une chaloupe portant quelques soldats, avec du riz et de la viande de cerf, vint recueillir leurs six compagnons mourants.

Ces neuf hommes se rendirent au chef-lieu de l'île, annoncèrent le naufrage ignoré du Saint-Géran, et dictèrent les dépositions que M. le baron Milnés a fait connaître à l'Europe après quatre-vingts ans. »

Le génie transforme tout ce qu'il touche : au milieu des victimes de cette épouvantable catastrophe, le lecteur ne cherche qu'un nom, n'évoque qu'un souvenir, et, sur la poupe du Saint-Géran qui s'engloutit, il croit voir, calme et résignée, Virginie adressant de loin à ses amis un adieu éternel. On recueille avidement dans le récit des matelots tout ce qui peut rappeler cette mort sublime, et on voudrait reconnaître l'héroïne de Bernardin de Saint-Pierre dans l'une des deux jeunes filles qui se trouvaient à bord du vaisseau et qui revenaient dans leur patrie, après avoir achevé leur éducation. « Mademoiselle Mallet était sur le gaillard d'arrière avec M. de Péramont, qui ne l'abandonnait pas.

Mademoiselle Caillou était sur le gaillard d'avant, avec MM. Villarmois, Gresle, Guiñé et Longchamp de Montendre, qui descendit le long du bord pour se jeter à la mer, et remonta presque aussitôt pour déterminer mademoiselle Caillou à se sauver. » Les matelots, nageant vers la terre sans détourner la tête, ne savent rien de plus ; les détails des différents drames qui s'accomplissaient leur sont inconnus ; ils n'en peuvent donner que le dénouement commun et terrible.

Un autre fait cependant mérite d'être signalé ; il est rapporté par Edme Caret, patron de chaloupe : « M. Delamare, s'adressant à Edme Caret, son patron de chaloupe, qui était assis et examinait avec attention fout ce qui se passait, lui dit : « Que vas-tu faire? » I1 répondit : « Je vais chercher une planche ou « quelque morceau de bois pour me sauver. » II alla chercher la planche de la chaloupe. M. Delamarre descendit à l'escalier pour se tenir prêt lorsqu'il mettrait la planche à flot, et, remontant bientôt après, il parla quelque temps à M. Malles. Caret lui dit : « Monsieur, quittez votre veste et votre culotte, vous vous sauverez plus aisément. »

M. Delamare ne voulut jamais y consentir, disant qu'il ne conviendrait pas à la décence de son état d'arriver à terre tout nu, et qu'il avait dans sa poche des papiers qu'il ne pouvait pas quitter. Le patron Caret lui demanda ensuite : « Jetterai-je la planche ? »I1 lui dit de la jeter, et se mit à cheval dessus. » En présence de ces scrupules d'un capitaine, victime du décorum, rappelons ceux de la vierge, victime de la pudeur : « Tous les matelots s'étaient jetés à la mer. Il n'en restait plus qu'un sur le pont, qui était tout nu et nerveux comme Hercule. Il s'approcha de Virginie avec respect : nous le vîmes se jeter à ses genoux et s'efforcer même de lui ôter ses habits; mais elle, le repoussant avec dignité, détourna de lui sa vue.

On entendit aussitôt ces cris redoublés des spectateurs : « Sauvez-la, sauvez-la ; ne la quittez pas. » Mais dans ce moment, une montagne d'eau d'une effroyable grandeur s'engouffra entre l'ile d'Ambre et la côte, et s'avança en rugissant vers le vaisseau, qu'elle, menaçait de ses flancs noirs et de ses sommets écumants. A cette terrible vue, le matelot seul s'élança à la mer; et Virginie, voyant la mort inévitable, posa une main sur ses habits, l'autre sur son cœur, et levant en haut des yeux sereins, parut un ange qui prend son vol vers les cieux. »


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Le bateau qui coula avec Virginie... Le site du naufrage



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