Le Coromandel, Compagnie Hollandaise des Indes (VOC)

 

 


Naufrage du Vaisseau Hollandais le Coromandel, dans le Golfe de Bengale, en 1660

Tiré des "histoires des naufrages" Par Deperthes en 1789 - Pascal Kainic



1660, la Compagnie hollandaise des Indes orientales résolut d'envoyer des présents au roi d'Arakan, pour obtenir de ce prince la liberté du commerce dans les états de sa domination. Ces présents furent chargés sur trois vaisseaux; le premier, qui était l'amiral, se nommait Hasselt; le deuxième, était appelé les Remèdes Hollandais; et le troisième, était un petit bâtiment monté par Guillaume Hoorenbeek, de Harlem.

Ces vaisseaux partirent de Batavia le 11 Septembre 1660. Après avoir été beaucoup contrariés par les vents et par une tempête affreuse, dans le golfe de Bengale, les vaisseaux achevèrent leur navigation et entrèrent la grande rivière d'Arakan, qu'on est obligé de remonter environ dix-huit lieues.

Le surlendemain ils mouillèrent l'ancre devant Bandel, ville fort peuplée où est un comptoir hollandais. Cette ville est à dix-huit lieues dans les terres et à une grande lieue de la ville capitale d'Arakan.

Pendant que nous attendions le temps d'être admis à l'audience du roi, dit Schoten, qui était sur le vaisseau amiral, le bruit se répandit qu'un vaisseau hollandais avait sombré sous voile pendant la violente tempête que nous avions éprouvée nous-mêmes, qu'il y était péri plusieurs centaines d'hommes et que le reste, qui s'était sauvé, consistait en très peu de gens qui savaient parler la langue de Pegu.

Le premier pilote du yacht le Coromandel, qui était celui qui avait fait naufrage, se rendit à notre bord avec neuf matelots. Ils nous firent un récit de leur infortune, dont voici le précis. Ils étaient partis au mois de Septembre précédent de la côte de Coromandel, pour aller au royaume de Pegu , ayant à bord près de cinq cents passagers de divers pays, de Coromandel , de Perse , de Bengale, de Pegu et plusieurs Mores; la plupart avec leurs familles, femmes, enfants et esclaves, qui allaient sous le pavillon hollandais à Pegu, pour leurs affaires.

Ils ne soupçonnaient pas qu'un voyage qui se pouvait faire en huit jours dût avoir une si funeste issue. Ils avaient eu d'abord un beau temps, une mer calme, un vent à souhait. Trente-quatre Hollandais avaient la conduite du vaisseau.

Tout le monde était dans une joie extrême d'avoir un temps si favorable et de faire tant de chemin, de sorte que chacun se promettait d'être à Pegu dans aussi peu de temps qu'on en pouvait mettre à y aller. Mais la joie fut bientôt changée en tristesse et en crainte. Un sombre nuage parut sur l'horizon, la mer, s'éleva tout d'un coup et il survint un furieux orage. Le vaisseau était faible de bois, il carguait, c'est-à-dire, penchait sous le vent, il portait mal ses voiles et par conséquent n'en pouvait porter que peu.

Le péril faisait que presque tous les passagers voulaient être sur les ponts, où ils faisaient un trop grand poids, vu que le bâtiment carguait si fort. Cependant il se relevait chaque fois; mais enfin il vint un tourbillon et la lame prit le vaisseau du même côté; ces deux accidents réunis le firent tellement et si subitement carguer, que les Indiens qui n'avaient pas le pied marin, roulèrent du côté qui penchait, et par ce moyen le firent renverser, de sorte que les mâts et les voiles étaient dans l'eau.

Un coup de mer entrant alors dans le bâtiment, alla étouffer dans les bas plusieurs passagers et le chirurgien hollandais qui s'y trouva. II n'est pas possible de décrire le pitoyable état de ceux qui étaient encore en vie, ni de représenter leurs cris, leurs plaintes et leurs lamentations. On en voyait beaucoup qui nageaient autour du vaisseau, même des femmes et des enfants, qui luttaient contre les flots.

On se prenait aux voiles et aux mâts; on grimpait et on tâchait de monter sur le côté du navire. Les Hollandais, qui nageaient comme les autres, firent tant d'efforts qu'ils dégagèrent, comme par miracle, la petite chaloupe et le canot, qui par malheur encore faisaient eau et n'avait point d'agrès, ni rien de ce qu'il fallait pour naviguer. Ils arrachèrent ou déchirèrent des morceaux de voiles, pour boucher les voies d'eau…

…Mais il s'en présentait trop pour la capacité de ces deux petits vaisseaux. Tous ceux qui nageaient encore se rendaient à leur bord, et il n'y avait pas moyen d'entendre les cris et les supplications de ceux qui voulaient y arriver, de voir leurs efforts pour en approcher, et leurs mains tendues pour implorer la miséricorde de ceux qui y étaient déjà, sans que le cœur se fendît de pitié.

Le côté du vaisseau renversé était couvert d'Indiens et de Mores, hommes et femmes, qui ne faisaient pas moins de cris et qui se disaient les derniers adieux les uns aux autres et à ceux qui étaient dans l'eau. En un mot, l'image et les horreurs de la mort régnaient partout…

…De tout ce grand nombre de gens, il n'y eut que trente-quatre ou trente-cinq personnes qui purent tenir dans les petits bâtiments qui se sauvèrent. En s'éloignant, ils virent le vaisseau renversé flotter encore un peu de temps; puis tout d'un coup il s'enfonça et les cris des mourants qui n'avaient fait que prolonger leur peine, ayant alors redoublé, ils furent entendus de ceux qui se sauvaient et qui en étaient déjà bien éloignés.

Leurs bâtiments, qui ne faisaient presque que flotter sur le vaste Océan dont ils allaient chercher les bords, furent tellement agités par les vagues, qu'on les voyait à tout moment sur le point de périr aussi. Ils prirent leurs cours à l'est, dans l'espérance de découvrir bientôt la côte d'Arakan ou celle de Pegu et d'y pouvoir prendre terre.

Cependant le canot, qui ne naviguait pas bien, était aidé par la chaloupe, à laquelle il était attaché par une corde; mais cette manœuvre ne pouvant continuer, à cause des voies d'eau qui étaient à ce dernier bâtiment, ceux qui le conduisaient coupèrent la haussière et abandonnèrent l'autre.

Alors la chaloupe faisant plus de chemin, ils se hâtèrent de lui faire gagner terre avant qu'elle coulât à fond… Le canot flottant sans vivres et sans espérance de se maintenir assez longtemps pour prendre terre en aucun lieu, passa six jours et six nuits en mer.

Au bout de ce temps, ils découvrirent la côte d'Arakan et ayant abordé un bâtiment du pays, qu'ils rencontrèrent, on les prit, on leur donna de quoi manger, on les emmena pour les envoyer à Arakan et les joindre aux esclaves du roi, selon les lois du pays, qui adjugent au prince tous ceux qui échappent d'un naufrage et se sauvent sur ses côtes. Quand ils furent présentés à ce prince, ils lui firent, en langue de Pegu, un si triste et si touchant récit de leur infortune, qu'il excita la compassion dans le cœur de tous ceux qui l'entendirent.

Non seulement le roi et les seigneurs leur donnèrent tout ce dont ils avaient besoin, mais même ce monarque les remit en liberté et les renvoya chercher leurs compatriotes. Ce furent ceux qui vinrent nous trouver, ainsi qu'il a été dit, ne sachant point ce qu'étaient devenus leurs compagnons et leur chaloupe.

Mais ceux-ci se sauvèrent aussi, comme par un miracle et vinrent tout de même quelque jours après dans le royaume. Leur chaloupe ouverte en plusieurs endroits et faisant eau, avait vogué sept jours et sept nuits et avoir été mille fois sur le point de couler bas. Leurs larmes et l'eau même qu'ils rendaient, avaient été toute leur nourriture. Enfin ils avaient découvert une île couverte de bois, où ils étaient descendus, accablés de faiblesse et atténués de faim. Cependant ils ne trouvèrent rien à manger.

L'île était déserte; il n'y avait ni hommes, ni animaux, ni arbres qui portaient des fruits, que des tamarins qui, tout aigres qu'ils étaient, furent dévorés et servirent pendant quinze jours de nourriture à ces infortunés. Cet aliment avait des qualités qui ne pouvaient manquer d'en rendre l'usage nuisible. Il causa des des rétrécissements de boyaux et un cours de ventre dont deux hommes moururent.

L'état de détresse et d'incommodité où ils étaient, les obligea à se remettre en mer. Ils coururent à l'est et un vent favorable les poussa promptement sur la côte d'Arakan. Les paysans et les pêcheurs leur fournirent des aliments avec beaucoup de charité. Ils résolurent d'aller chercher l'embouchure de la grande rivière d'Arakan; mais comme ils voulurent traverser le brisant pour reprendre le large, la chaloupe alla donner contre des rochers et s'y brisa.

Ainsi, il fallut qu'ils retournent à terre, presque nus et tout mouillés. Pour obtenir des charités, ils firent aux habitants le récit de leur accident, en langue de Pegu et ils eurent grand tort, car le royaume de Pegu étant alors en guerre avec celui d'Arakan, ils ne devaient pas dire qu'ils étaient partis de Coromandel pour aller chez les ennemis des gens à qui ils parlaient.

En effet, on les maltraita fort; on leur dit qu'on voyait bien que les Hollandais portaient au roi de Pegu des munitions de guerre et de bouche et qu'ils le favorisaient.

Sur cette accusation, ils furent arrêtés prisonniers et condamnés à la mort. On leur mit la corde au cou et ordonna qu'ils fussent conduits et présentés au roi en cet état, s'imaginant que ce prince prendrait un grand plaisir à voir des Chrétiens ainsi traités. Ils les menèrent donc de ville en ville, les faisant souvent jeûner et les meurtrissant de coups; en chaque lieu où ils paraissaient. On ne peut décrire tout ce que ces malheureux eurent à souffrir par le chemin.

Ce n'était qu'humiliations, génuflexions , inclinations profondes qu'il fallait recommencer devant les supérieurs de chaque ville, bourg ou village et pour soulagement ils se voyaient injuriés de tout le monde et déclarés dignes de mort. Un incident singulier aurait causé leur perte, si les seigneurs et les gentilshommes, devant qui ils se trouvaient, n'eussent été plus sensibles que les autres à la pitié.

L'usage qu'ils avaient fait des tamarins dans l'Ile déserte, continua longtemps à leur causer des coliques et le cours de ventre. Un jour qu'ils furent conduits devant un grand seigneur et devant sa cour, après avoir passé par divers appartements de son palais et être entrés dans une grande salle remplie de personnes distinguées de l'un et de l'autre sexe, qui étaient assises sur de beaux tapis, le capitaine du vaisseau naufragé voulant faire plus de compliments que ses camarades et plus de révérences à la manière du pays, laissa couler un vent, qui fit tant de bruit et d'éclat, qu'il fut entendu dans toute la salle et surtout du commandant.

On ne fut pas peu irrité de cette indécence et les prisonniers baissant la tête, demeurèrent dans une confusion d'autant plus grande, qu'ils en craignirent de funestes suites.

Enfin le second pilote prit la parole et supplia les seigneurs d'avoir la générosité de pardonner une si grande faute, qui était involontaire et ne provenait que d'une incommodité provoquée par les tamarins dont ils avaient été contraints de faire leur unique nourriture pendant près de quinze jours. Cette petite harangue faite à propos, apaisa tout le monde.

Le capitaine nous a dit depuis, que ce fut-là encore la plus grande extrémité où il se fit trouvé, ne s'attendant à rien moins qu’à être haché en pièces à coups de sabre. Le récit de leur infortune ayant même touché le cœur de cette noblesse, on leur fit donner de la nourriture et des vêtements et ils furent mieux traités qu'auparavant.

Ils furent donc alors déliés, mis entre les mains de gens plus humains, et conduits à la plus prochaine rivière, embarqués dans une galère d'Arakan, qui remonta la rivière pour les mener à la capitale du royaume. La galère passant par le travers de nos vaisseaux, ils les reconnurent et prièrent l'officier qui la commandait, de les aborder, criant en même temps pour nous avertir.


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