Essai poétique - Auteur anonyme début du 19ème siècle






- Le Naufrage -
Essai poétique

Par Mme R.. 1828


Adieu, terre d'exil, la France me rapelle
Rougissant de l'affront qu'elle m'a fait subir,
Elle se ressouvient du sang versé pour elle;
Je lui pardonne tout: adieu, je vais partir.

Des flôts d'azur jaillit une écume argentée,
l'air retentit des chants du matelot joyeux,
Le ciel est pur, et sa voûte étoilée
Nous promet un voyage heureux.

Rempli d'espoir, je quitte ces rivages
Et ne rêve que de gloire, amour et liberté,
Jeune, Présomptueux, défiant les orages.
Sur une mer trop fertile en naufrages
Je m'abandonne avec sécurité.

Notre agile vaisseau, dans sa marche hardie
Du but de mes désirs s'approchait chaque jour,
Tandis qu'à mes côtés une épouse chérie,
Au charme de l'espoir mêlait ceux de l'amour.

Ce point qu'on voit là-bas, c'est la terre sacrée...
Elle est encor bien loin de moi;
Mais à peine ais-je vu sa place désirée,
Qu'oubliant mon injiure, aussitôt effacée;
France, France, je veux vivre et mourir pour toi.

Et toi, compagne de la vie,
Dans mon malheur ma seule amie,
Toi qui voulus partager mon exil,
Qui d'un climat brûlant as bravé le péril,
Pour suivre ton époux sur la terre étrangère;
Viens dans mes bras, ô toi qui m'es si chère !
Que je te presse sur mon coeur !
Quand je suis près de toi, je sens mieux mon bonheur.

Ma Clara partageait mon trouble et mon délire;
Je la voyais pleurer, je la voyais sourir;
Qu'elle me parut belle au milieu de ses pleurs !
Ainsi du doux zéphir la maitresse adorée
Semble briller encor de plus vives couleurs
A travers le cristal des gouttes de rosée
Que l'aurore répand le matin sur les fleurs.

Tout-à-coup l'horison s'obscursit et se couvre;
Des nuages épais se heurtent dans les airs;
Le ciel est menaçant, et le bruit de la foudre
Succède avec fracas aux rapides éclairs.

Craignant également et l'écueil du rivage,
Et l'abime des eaux, et la foudre des cieux,
D'un trépas assuré, notre unique partage,
Chaque instant reproduit le spectacle à nos yeux.
Le matelot, compagnon de l'orage,
Perd cette fois son intrépidité;
Et même alors, poussant un cri sauvage,
L'oiseau de mer s'enfuit épouvanté.

Le vaisseau cède enfin à la mer irritée;
Un affreux craquement annonce notre sort;
Et des débris flottants sur la vague agitée
Sont notre seul espoir pour arriver au port.

Voyant de ma Clara les forces épuisées,
Mon souffle vainement cherche à la ranimer;
Sur ses lèvres décolorées,
Je recueille un dernier baiser.
Adieu, lui dis-je alors, d'une voix presque éteinte,
L'abîme est entr'ouvert, il va nous engloutir;
De l'inflexible mort déjà je sens l'atteinte;
Adieu, tout mon amour, adieu, je vais mourir.

En prononçant ces môts, je pâlis, je frissonne,
Je cherche à retenir mon fardeau précieux;
A ce cruel moment la force m'abandonne;
On dirait  que la mort nous a frappé tous deux.

Sur le fragile appui qui des eaux me sépare,
Vers la terre bientôt je me trouve poussé;
Le vent se tait, l'horison se répare,
Le ciel devient serein, et l'orage a cessé.

J'ouvre les yeux, un sinistre silence
Répond au cri d'amour échappé de mon coeur
Je veux encor douter de mon malheur...
Mais rien de ma Clara n'annonce la présence,
Et je suis resté seul, seul avec ma douleur !

Naufrage



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