L'or et l'argent de Rio de Janeiro en 1711

 

 


La perte corps et biens de la frégate française
Le Magnanime


Tirée de l'Encyclopédie Méthodique - 1783 et adaptée by Pascal Kainic

 

 
Monsieur Duguay-Trouin et la prise de Rio de Janeiro en 1711  (Récit)

Les fortifications de cette place paraissaient inexpugnables. En onze jours elles furent toutes enlevées. Il forcera la ville à payer de lourdes rançons et à libérer 1000 prisonniers français.

Son escadre, dont faisaient partie le Magnanime de 74 canons, commandé par le Chevalier de Courserac et le Fidèle de 60 canons, commandé par Monsieur de la Mornerie Miniac, ayant à bord dans les deux 1.200 hommes d’équipage d’élite, avec les principaux officiers de la marine et des troupes, ainsi que des richesses immenses d’une valeur de plus de £ 600.000 firent route vers la France, mais disparurent au plus fort de la tempête à la hauteur des Açores, et jamais on n’en a eu nouvelles…


Histoire

M. le Comte de Toulouse, amiral de France et M. de Pontchartrain, firent un rapport au roi, sa majesté, afin qu’il confie ses vaisseaux et ses troupes, pour aller porter le nom français dans un nouveau monde.

«Aussitôt que cette résolution eut été prise, nous nous rendîmes à Brest, mon frère et moi, et nous y fîmes diligemment équiper les vaisseaux le Lis & le Magnanime, de soixante quatorze canons chacun; le Brûlant, l'Achille et le Glorieux, tous trois de soixante six canons; la frégate l'Argonaute, de quarante six canons; l'Amazone et la Bellone, autres frégates de trente six canons chacune; la Bellone était équipé en galiote avec deux gros mortiers et la Concorde de vingt.

Cette dernière était de quatre cents tonneaux et devait servir de vivandier à la suite de l'escadre; elle était principalement chargée de futailles pleines d'eau. Je choisis, pour monter les vaisseaux, M. le chevalier de Goyon, M. le chevalier de Courserac, M. le chevalier de Beauve, M. de la Jaille et M. le chevalier de Bois de la Motte. M. de Kerguelin monta la frégate l’Argonaute et les trois autres furent confiées à MM. de Chenais le Fer, de Rogon de Pradel Daniel, tous trois de St-Malo et parents des principaux directeurs de l'armement.

Je fis en même temps armer, à Rochefort, le Fidèle, de soixante canons, sous le commandement de M. de la Moinerie Miniac, sous prétexte d'aller en course, comme il lui était ordinaire. L'Aigle, frégate de quarante canons, y fut aussi équipée et montée par M. de la Marc Decan, comme pour aller aux îles de l'Amérique et je fis préparer, sous main, deux traversiers de la Rochelle, équipés en galiotes, avec chacun deux mortiers. Le vaisseau le Mars, de cinquante six canons, fut pareillement armé à Dunkerque et monté par M. de la Cité Danican, sous prétexte d'aller en course dans les mers du nord, comme il faisait ordinairement.

Je donnai toute mon attention à faire préparer de bonne heure, avec tout le secret possible, les vivres, munitions, tentes, outils; enfin tout l'attirail nécessaire pour camper et pour former un siège. M. de Saint-Germain, major de la marine à Toulon, fut nommé par la cour pour servir de major sur l'escadre et son activité, jointe à son intelligence, me fut d'un secours infini pendant le cours de cette expédition.

Indépendamment de ces préparatifs et de tous les vaisseaux que nous faisions armer, mon frère et moi, nous en engageâmes deux autres de Saint-Malo, qui étaient relâchés aux rades de la Rochelle; le Chancelier, de quarante canons, monté par M. Danicart du Rocher et la Glorieuse, de trente, par M. de la Perche.

Les soins que nous prîmes pour accélérer toutes choses, furent si vifs et si bien ménagés, que malgré la disette où étaient les magasins du roi, tous les vaisseaux de Brest et de Dunkerque se trouvèrent prêts à mettre à la voile dans deux mois, à compter du jour de mon arrivée à Brest.

J'avais eu avis qu'on travaillait en Angleterre à mettre en mer une sorte escadre et ne doutant pas que ce ne sût pour venir me bloquer dans la rade de Brest, je changeai le dessein où j'étais d'y attendre le reste de mon escadre, en celui de l'aller joindre aux racles de la Rochelle, ne voulant pas même donner à mes vaisseaux le temps d'être entièrement prêts.


En effet, je mis à la voile le 3 du mois de juin et deux jours après il parut à l'entrée du port de Brest, une escadre de vingt vaisseaux de guerre anglais, dont quelques-uns s'avancèrent jusque sous les batteries et prirent deux bateaux de pêcheurs, qui les informèrent de ma sortie; d'où il est aisé de juger que sans l'extrême diligence qui fut apportée à cet armement; le parti que je pris de mettre tout d'un coup à la voile, l'entreprise était échouée. 

J'arrivai le sixième aux rades de la Rochelle; j'y trouvai le Fidèle, les deux traversiers à bombes et les deux frégates de Saint -Malo prêtes à me suivre. Le neuvième du mois je remis à la voile avec tous les vaisseaux rassemblés, à l'exception de la frégate l'Aigle, qui avait besoin d'un soufflage pour être en état de tenir la mer; je lui donnai rendez vous à l'une des îles du Cap Vert, où je devais, suivant les mémoires que l'on m'avait donnés, faire aisément de l'eau et trouver des rafraîchissements. Le vingt et un, je fis une petite prise anglaise, sortant de Lisbonne, que je jugeai propre à servir à la suite de l'escadre.

>En juillet, je mouillai à l'ile Saint Vincent, l'une de celles du cap Vert où la frégate l'Aigle vint me joindre. J'y trouvai beaucoup de difficulté à faire de l'eau et très-peu d'apparence d'y avoir des rafraîchissements: ainsi je remis à la voile le sixième, avec le seul avantage d'avoir mis toutes les troupes à terre et de leur avoir sait connaître l'ordre et le rang qu'elles devaient observer à la descente.

Je passai la ligne au mois d'août, après avoir essuyé, pendant plus d'un mois, des vents si contraires et si frais, que tous les vaisseaux de 74 canons de l'escadre, les uns après les autres, démâtèrent de leur mât de hune.

Le vingt sept, me trouvant à la hauteur de la baie de Tous les Saints, j'assemblai un conseil, dans lequel je proposai d'y aller prendre, chemin faisant, tout ce qui s'y trouverait de vaisseaux ennemis; pour cet effet, je me fis rendre compte de la quantité d'eau qui restait dans tous les vaisseaux de l'escadre; mais il s'en trouva si peu, qu'à peine suffisait elle pour nous rendre à Rio de Janeiro il fut décidé que nous continuerions notre route, pour aller en droiture à notre destination.

En septembre, on trouva la sonde, sans avoir cependant connaissance de terre. Je fis mes remarques là-dessus et sur la hauteur que l'on avait observée; après quoi, profitant d'un vent qui s’éleva à l'entrée de la nuit, je fis forcer de voiles à tous les vaisseaux de l'escadre, maigre la brume et le mauvais temps, afin d'arriver, comme je fis, à la pointe du jour, précisément à l’entrée de la baie de Rio de Janeiro.

Il était évident que le succès de cette expédition dépendait de la promptitude et qu'il ne fallait pas donner aux ennemis le temps de se reconnaitre. Sur ce principe, je ne voulus pas m'arrêter à envoyer, à bord de tous les vaisseaux, les ordres que chacun devait observer en entrant: les moments étaient trop précieux, j’ordonnai donc à M. le chevalier de Courserac, qui connaissait un peu l'entrée de ce port, de se mettre à la tête de l'escadre et à MM. de Goyon et de Beauve de le suivre.

Je me mis près eux, me trouvant, de cette façon, dans la situation la plus convenable pour observer ce qui se passait à la tête et à la queue et pour y donner ordre. Je fis en même temps signe à MM. de la Jaille et de la Moinerie Miniac, et ensuite à tous les capitaines de l'escadre, suivant le rang et la force de leurs v aisseaux, de s'avancer les uns après les autres. Ils exécutèrent cet ordre avec tant de régularité, que je ne puis assez élever leur valeur et leur bonne conduite.

M. le chevalier de Courserac, surtout, se couvrit dans cette journée, d'une gloire éclatante par sa bonne manœuvre et par la fierté avec laquelle il nous fraya le chemin, en essuyant le premier feu de toutes les batteries. Nous forçâmes donc, de cette manière, l’entrée de ce pont, qui était défendu par une quantité prodigieuse d'artillerie et par les quatre vaisseaux et les trois frégates de guerre, que j'ai marqué ci- dessus, avoir été envoyées par le Roi du Portugal pour la défense de la place.

Ils s'étaient tous traversés à l'entrée du pont; mais voyant que le feu de leur artillerie, soutenu de celui de tous leurs sorts, n'avaient pas été capables de nous arrêter et que nous allions bientôt être à portée de les aborder et de nous emparer d'eux, ils prirent le parti de couper leurs câbles et de s'échouer sous les batteries de la ville.

Nous eûmes, dans cette action, environ trois cents hommes hors de combat. Le 14 septembre toutes nos troupes, au nombre de deux mille deux cents soldats et sept à huit cents matelots, armés et exercés, se trouvèrent débarquées; ce qui forma, y compris les officiers, les gardes de la marine et les volontaires, un corps d'environ trois mille trois cents hommes. Nous avions outre cela près de cinq cens hommes attaqués du scorbut, qui débarquèrent en même-temps: ils furent au bout de quatre ou cinq jours en état d'être incorporés avec le reste des troupes.

De tout cela, joint ensemble, je composai trois brigades de trois bataillons chacune; celle qui servait d'avant-garde, était commandée par M. le chevalier de Goyon, celle de l'arrière garde, par M. le chevalier de Courserac et je me plaçai au centre avec la troisième, dont je donnai le détail à M. le chevalier de Beauve.

Je formai en même temps une compagnie de soixante caporaux choisis dans toutes les troupes, avec un certain nombre d'aides-de-camp, de gardes de la marine et de volontaires, pour me suivre dans l'action et se porter avec moi dans tous les lieux où ma présence pourrait être nécessaire. Je fis aussi débarquer quatre petits mortiers portatifs et vingt gros pierriers de fonte, afin d'en former une espèce d'artillerie de campagne. Monsieur le chevalier de Beauve inventa, à ce sujet, des chandeliers de bois à six pattes serrées, qui se fichaient en terre et sur lesquels les pierriers se plaçaient assez solidement. Cette artillerie marchait dans le centre au milieu du plus gros bataillon et quand on jugeait à propos de s'en servir, le bataillon s'ouvrait.

Toutes nos troupes et toutes nos munitions étant débarquées, je fis avancer M. le chevalier de Goyon et M. le chevalier de Courserac, tous deux à la tête de leurs brigades, pour s'emparer de deux hauteurs, d'où l'on découvrait toute la campagne et une partie des mouvements qui se faisaient dans la ville. M. d'Auberville, capitaine des grenadiers de la brigade de Goyon, chassa quelques partis des ennemis, d'un bois où ils étaient embusqués pour nous observer; après quoi nos troupes campèrent dans cet ordre: la brigade de Monsieur Goyon occupait la hauteur qui regardait la ville; celle de Courserac s'établit sur la montagne ; si je me plaçai au milieu avec la brigade du centre, par cette situation nous étions à portée de nous soutenir les uns et les autres, et nous demeurions les maîtres du bord de la mer, où les chaloupes faisaient de l'eau et apportaient continuellement, de nos vaisseaux, les munitions de guerre et de bouche dont nous avions besoin. M. de Kicouart, intendant de l'escadre, avait soin de ne nous en point laisser manquer et de faire fournir tous les matériaux nécessaires à l'établissement de nos batteries.

Voulant examiner si je ne pouvais pas couper la retraite aux ennemis et leur faire voir que nous étions maîtres de la campagne, j'ordonnai que toutes les troupes se mirent sous les armes et je les fis avancer dans la plaine, détachant jusqu'à la portée du fusil de la ville, des partis qui tuèrent des bestiaux et pillèrent des maisons, sans trouver d'opposition et même sans que les ennemis fissent aucun mouvement. Leur dessein était de nous attirer dans leurs retranchements, qui étaient les mêmes où ils avaient engagé et défait M. Duclerc.

Je pénétrai sans peine ce dessein et voyant qu'ils continuaient à être immobiles, je fis retirer les troupes en bon ordre. Cependant je donnai toute mon attention à bien reconnaitre le terrain; je le trouvai si impraticable, que quand j'aurais eu quinze mille hommes, il m'aurait été impossible d'empêcher ces gens-là de sauver leurs richesses dans les bois et dans les montagnes. J'en fus encore mieux convaincu, lorsqu'ayant remarqué un parti ennemi au pied d'une montagne et ayant fait couler des troupes à droite et à gauche pour le couper, elles trouvèrent un marais et des broussailles, qui les arrêtèrent tout court et les forcèrent de revenir sur leurs pas.

Le 16 un de nos détachements s'étant avancé, les ennemis firent jouer un fourneau avec tant de précipitation, qu'il ne nous fit aucun mal. Le même jour je chargeai MM. de Beauve et de Blois d'établir une batterie de dix canons sur une presqu'île qui prenait à revers les batteries et une partie des retranchements de la hauteur des Bénédictins. Le 17, les ennemis brûlèrent quelques magasins qu'ils avaient au bord de la mer et qui étaient remplis de caisses de sucre, d'agrès et de munitions. Ils firent aussi sauter en l'air le troisième vaisseau de guerre, qui était demeuré échoué sous les retranchements des Bénédictins. Ils brûlèrent aussi les deux frégates du roi de Portugal.

Un normand, nommé du Bocage, qui dans ses précédentes guerres avait commandé un bâtiment français armé en course, avait depuis passé au service du Portugal. Il s'y était sait naturaliser et commandait à Rio-Janeiro le second de ceux que nous y avions trouvés, et, après l'avoir fait sauter, il s'était chargé de la garde des retranchements des bénédictins.

Il s'en acquitta si bien et fit servir ses canons si à propos, que nos traversiers à bombes en furent très incommodés et plusieurs de nos chaloupes furent très maltraitées ; une entre autres, chargée de quatre gros canons de fonte, fut percée de deux boulets. Ce du Bocage voulant faire parler de lui et gagner la confiance des portugais, auxquels, comme français, il était toujours un peu suspect, imagina de se déguiser en matelot, avec un bonnet, un pourpoint et des culottes goudronnées.

Dans cet équipage il se fit conduire par quatre soldats portugais à la prison, où nos maraudeurs et nos sentinelles enlevées étaient enfermé. On le mit aux fers avec eux ; et il se donna pour un matelot de l'équipage d'une des frégates de Saint Malo, qui s'étant écarté de notre camp, avait été pris par un parti portugais. Il fit si bien son personnage, qu'il tira de nos pauvres français, trompés par son déguisement, toutes les lumières qui pouvaient lui taire connaître le sort et le faible de nos troupes; sur quoi les ennemis prirent la résolution d'attaquer notre camp. Ils firent pour cet effet sortir de leurs retranchements, avant que le jour parût, quinze ces hommes de troupes, qui s'avancèrent, sans être découverts, jusqu'au pied de la montagne, occupée par la brigade de Goyon.

Ces troupes furent suivies par un corps de milices, qui se postait à moitié chemin de notre camp, à couvert et à portée de soutenir ceux qui allaient nous attaquer. A l'instant je fis partir deux cents grenadiers par un chemin creux, avec ordre de prendre les ennemis en flanc, aussitôt qu'ils verraient l'action engagée et je fis mettre toutes les autres troupes en mouvement. Je courus ensuite vers le lieu du combat avec ma compagnie de caporaux; j'y arrivai assez à temps pour être témoin de la valeur et de la fermeté avec laquelle MM. de Diesta, de Droualin et d'Auberville soutenaient, sans s'ébranler, tous les efforts des ennemis.

A l'approche des troupes qui me suivaient, ils se retirèrent précipitamment, en laissant sur le champ de bataille plusieurs de leurs soldats tués et quantité de blessés. J'interrogeai ces derniers, en apprenant d'eux, les circonstances que je viens de rapporter. M. de Pontlo de Coëtlogon, aide-de-camp de M. le chevalier de Goyon, fut blessé en cette occasion, et nous eûmes trente soldats tués ou blessés. Ce même jour, la batterie, dont j'avais laissé le soin à MM. de Beauve et de Blois, commença à tirer sur les retranchements des bénédictins.

Le 19 M. de la Russiniere, commandant de l’artillerie, me manda qu'il avait sur l'île des Chèvres cinq mortiers, de dix-huit pièces de canons de vingt-quatre livres de balle, prêtes à battre en brèche et qu'il attendait mes ordres pour démasquer les batteries: je crus qu'il était temps de sommer le gouverneur et j'envoyai un tambour lui donner cette lettre :

Le roi mon maître voulant, Monsieur, tirer raison de la cruauté exercée envers ses officiers et les troupes que vous fîtes prisonniers l'année dernière, sa majesté étant bien informée qu'après avoir fait massacrer les chirurgiens, a qui vous aviez permis de descendre de ses vaisseaux pour panser les blessés , vous avez encore laissé périr de faim et de misère une partie de ce qui restait de ces troupes, les retenant tant en captivité contre la teneur du cartel d'échange arrêté entre les couronnes de France et de Portugal: elle m'a ordonné d'employer ses vaisseaux et ses troupes à vous forcer de vous mettre à sa discrétion et de me rendre tous les prisonniers français comme aussi de faire payer aux habitants de cette colonie, des contributions suffisantes pour les punir de cette cruautés.

J'apprends aussi, Monsieur, que l'on a fait assassiner M. du Clerc qui les commandait: je n'ai point voulu user de représailles sur les portugais qui sont tombés en mon pouvoir; l'intention de sa majesté n'étant point de faire la guerre d'une façon indigne d'un roi très-chrétien; et je veux croire que vous avez trop d'honneur pour avoir eu part à ce honteux massacre.

Le gouverneur renvoya mon tambour avec cette réponse:

J'ai vu, Monsieur, les motifs qui vous ont engagé à venir de France en ce pays. Quant au traitement des prisonniers français, il a été suivant l'usage de la guerre; il ne leur a manqué ni pain de munition, ni aucun des autres secours, quoiqu'ils ne le méritassent pas, par la manière dont ils ont attaqué ce pays du roi mon maître, sans en avoir de commission au roi très-chrétien; mais faisant seulement la course. Cependant je leur aie accordé la vie, comme ces mêmes prisonniers le pourront certifier.

Je les ai garantis de la fureur des noirs, qui les voulaient tous passer au fil de l'épée; enfin, je n’ai manqué en rien de tout ce qui les regarde et les ayant traités suivant les intentions du roi mon maître. A l'égard de la mort de M. du Clerc, je l'ai mis, à sa sollicitation, dans la meilleure maison de ce pays, où il a été tué. Qui l'a tué ? C'est ce que l'on n'a pu vérifier.

Je vous assure que si l’on trouve l’assassin, il sera châtié comme il le mérite. En tout ceci, il ne s'est rien passé qui ne fait de la pure vérité, telle que je vous l'expose. Pour ce qui est de vous remettre ma place, quelques menaces que vous me profériez, je n'ai point d'autre réponse à vous faire, sinon que je suis prêt à la défendre jusqu'à la dernière goutte de mon sang…

…Le 23, le fort de Sainte-Croix se rendit à M. de Beauville, aide major général, qui en prit possession, ainsi que des forts de Saint Jean et de Villegagnon et des autres de l'entrée. Sur ces entrefaites, j'appris, par différents noirs transfuges, que le gouverneur de la ville et dom Gaspard d'Acosta, commandant de la flotte, avaient rassemblé leurs troupes dispersées et qu'ils s'étaient retranchés à une lieue de nous, où ils attendaient, sous la conduite de dom Antoine d’Albuquerque, général d'un grand renom chez les Portugais.

J'établis, pour cet effet, la brigade de Goyon à la garde des retranchements qui regardaient la plaine et je me plaçai avec la brigade du centre, sur les hauteurs de la Conception et des Bénédictins, me mettant par là à portée de donner du secours à ceux qui en auraient besoin. La brigade de Courserac était déjà portée, comme je l'ai dit, sur la montagne des Jésuites. Ayant l'esprit tranquille de ce côté là, je donnai mon attention aux intérêts du roi et à ceux des armateurs.

Les portugais avaient sauvé leur or dans les bois; brûlé, ou coulé à fond leurs meilleurs vaisseaux, et mis le feu à leurs magasins les plus riches; tout le reste était en proie à l'avidité des soldats, que rien ne pouvait arrêter: d'ailleurs, il était impossible de garder cette place à cause du peu de vivres que j'y avais trouvés, fie de la difficulté de pénétrer dans les terres, pour en recouvrer.

Tout cela bien considéré, je fis dire au gouverneur que s'il tardait à racheter sa ville par une contribution, j'allais la mettre en cendres et en saper jusqu'aux fondements. Afin de lui rendre même cet avertissement plus sensible, je détachai deux compagnies de grenadiers pour aller brûler toutes les maisons de campagne à demi-lieue à la ronde, ils exécutèrent cet ordre; mais étant tombés dans un corps de portugais fort supérieur, ils auraient été taillés en pièces, si je n'eus la précaution de les faire suivre par deux autres compagnies, commandées par MM. de Brugnon et de Cheridan, lesquelles, soutenues de ma compagnie de caporaux, qui enfoncèrent les ennemis, en tuèrent plusieurs et mirent le reste en fuite.

Leur commandant, nommé Amara, homme en réputation parmi eux, demeura sur la place; M. de Brugnon me présenta ses armes et son cheval, l'un des plus beaux que j'aie vu. Cet officier s'était fort distingué dans cette action: ils avaient, lui et M. de Cheridan, percé les premiers, la baïonnette au bout du fusil.

Cependant, comme je vis que l'affaire pouvait devenir sérieuse, par rapport au voisinage du camp des ennemis, je fis avancer deux bataillons sous le commandement de M. le chevalier de Beauve. Il pénétra plus avant, brûla la maison qui servait de demeure à ce commandant. Après cet échec, le gouverneur m'envoya le président de la chambre de justice, avec un de ses mestre-de-camp, pour traiter du rachat de la ville.

Ils commencèrent par me dire que le peuple les ayant abandonnés pour transporter ses richesses bien avant dans les bois et dans les montagnes, il leur était impossible de trouver plus de six cents mille cruzados; encore demandaient-ils un assez long terme pour faire revenir l'or appartenant au roi de Portugal , qu'ils disaient aussi avoir été porté très loin dans les terres.

Je rejetai la proposition et congédiai ces députés, après leur avoir fait voir que je faisais ruiner tous les lieux que le feu ne pourrait pas entièrement détruire. Ces gens partis, je n'entendis plus parler du gouverneur. J'appris , au contraire , par des nègres déserteurs, que cet Antoine d'Albuquerque s'approchait et devait joindre incessamment avec un puissant secours et qu'il lui avait dépêché un exprès pour l'en avertir. Inquiet de cette nouvelle, je compris la nécessité où j'étais de faire un effort avant leur jonction, si je voulais tirer parti d'eux.

Ainsi j'ordonnai que toutes mes troupes, que j'avais recrutées d'environ cinq cents hommes, restés de la défaite de M. du Clerc, décampassent et se misent en marche sans tambour et à la sourdine, quand la nuit serait un peu avancée. Cet ordre fut exécuté malgré l'obscurité la la difficulté des chemins, avec tant d'ardeur et de régularité, que je me trouvai, à la pointe du jour, en présence des ennemis. L'avant-garde, commandée par M. le chevalier de Goyon, ne fit halte qu'à demi-portée de fusil de la hauteur qu'ils occupaient et sur laquelle leurs troupes parurent en bataille; elles avaient été renforcées de douze cents hommes arrivés depuis peu du quartier de l’île-Grande.

Je fis ranger tous nos bataillons en front de bandière, autant que le terrain put le permettre, prêt à leur livrer combat et j'eus soin de faire occuper les hauteurs et les défilés, détachant en même temps divers petits corps pour aller faire un assez grand tour, avec ordre de tomber sur le flanc des ennemis, aussitôt qu'ils auraient connaissance que l'action serait engagée.

Le gouverneur surpris, envoya un jésuite, homme d'esprit, avec deux de ses principaux officiers, comme représentants qu'il avait offert, pour racheter sa ville, tout l'or dont il pouvait disposer et que, dans l'impossibilité où il était d'en trouver davantage, tout ce qu'il pouvait faire était d'y joindre dix mille cruzados de sa propre bourse, cinq cents caisses de sucre et tous les bestiaux dont je pourrais avoir besoin pour la subsistance de nos troupes.

Si je refusais d'accepter ces offres, j'étais le maître de les combattre, de détruire la ville et la colonie et de prendre tel autre parti que je jugerais à propos. J'assemblai le conseil là-dessus, lequel conclut unanimement que si nous passions sur le ventre de ces gens-là, bien loin d’en tirer avantage, nous perdrions l'unique espoir qui nous restait de les faire contribuer et qu'il ne fallait pas balancer d'accepter cette proposition.

J'en compris aussi la nécessité; je me fis donner, en conséquence, sur le champ, douze des principaux officiers pour otage et je pris une soumission de payer les six cents mille cruzados dans quinze jours et de me fournir tous les bestiaux dont j'aurais besoin. On arrêta en même-temps qu'il serait permis, à tous les marchands Portugais, de venir à bord de nos vaisseaux et dans la ville, pour y racheter les effets qui leur conviendraient, en payant comptant. Le lendemain, 11 octobre, dom Antoine d'Albuquerque arriva au camp des ennemis, avec trois mille hommes de troupes réglées, moitié cavalerie et moitié infanterie.

Pour s'y rendre plus promptement, il avait fait mettre l'infanterie en croupe et il s'était fait suivre par plus de six mille noirs bien armés, qui arrivèrent le jour suivant. Ce secours, quoique venant un peu tard, était trop considérable pour que je ne redoublasse pas mes attentions; je me tins donc continuellement sur mes gardes, d'autant plus que les noirs, qui se rendaient a nous, et malgré les otages livrés, les Portugais voulaient nous surprendre et nous attaquer pendant la nuit; mais cela ne m'empêcha pas de faire travailler à porter, dans nos vaisseaux, toutes les caisses de sucre et à remplir nos magasins de ce que l'on put rassembler d'autres effets: la plus grande partie n'étant propre que pour la mer du Sud, aurait tombé en pure perte, si on les avait apportés en France. La difficulté était d'avoir des bâtiments capables d'entreprendre un tel voyage; il ne s'en trouva qu'un seul de six cents tonneaux en état d'y aller; encore ne pouvait-il contenir qu'une partie ces marchandises: de manière que pour sauver le reste, nous jugeâmes à propos, M. de Ricouart et moi, d'y joindre la Concorde.

J'ordonnai en conséquence qu'on travaillât jour et nuit à charger ces deux vaisseaux et comme il restait encore cinq cents caisses de sucre, je les fis mettre dans la moins mauvaise de nos prises, que chaque vaisseau contribua à équiper et dont M.de la Rustiniere prit le commandement; les autres vaisseaux pris, furent vendus aux portugais, ainsi que les marchandises gâtées, dont on tira le meilleur parti que l'on put. Le 4 novembre les ennemis ayant achevé leur dernier paiement, je leur remis la ville et je fis embarquer les troupes, gardant seulement le fort de l'île des Chèvres, et celui de Villegagnon, ainsi que ceux de l'entrée, afin d'assurer notre départ.

Je fis ensuite mettre le feu au vaisseau de guerre portugais, que l'on n'avait pu relever et à un autre vaisseau marchand que l'on n'avait pas trouvé à vendre. Dès le premier jour que j'étais entré dans la ville, j'avais eu très grand soin de faire rassembler tous les vases sacrés, l'argenterie et ses ornements d’églises et je les avais fait mettre, par nos aumôniers, dans de grands coffres.

Lorsque je fus sur le point de partir, je confiai ce dépôt aux jésuites, comme aux seuls ecclésiastiques de ce pays, qui m'avaient paru dignes de ma confiance et je les chargeai de les remettre à l'évêque du lieu. Avant que de parler de mon retour en France, il est bien juste de témoigner ici que le succès de cette expédition est dû à la valeur de la plupart des officiers en général et à celle des capitaines en particulier; mais surtout à la fermeté et à la bonne conduite de MM. de Goyon, de Courserac, de Beauve et de Saint-Germain.

Ces quatre officiers me furent d'une ressource infinie dans tout le cours de cette entreprise et j'avoue, avec plaisir, que c'est par leur activité, par leur courage et par leurs conseils que je suis parvenu à surmonter un grand nombre d'obstacles. Le 13 toute l'escadre mit à la voile et le même jour les bâtiments destinés pour la mer du Sud parurent aussi bien équipés de tout ce qui leurs était nécessaire.

J'embarquai sur nos vaisseaux un officier, quatre gardes de la marine, et près de cinq cents soldats Le 20 décembre, après avoir essuyé bien de vents contraires, nous passâmes la ligne équinoctiale et le 29 janvier 1711, nous nous trouvâmes à la hauteur des Acores. Jusques là toute l'escadre s'était conservé; mais nous fûmes pris sur ces parages de trois coups de vent consécutifs et si violents, qu'ils nous séparèrent les uns des autres; les gros vaisseaux furent dans un danger évident de périr; le Lis , que je montais, quoique l'un des meilleurs de l'escadre, ne pouvait gouverner par l’impétuosité du vent et je fus obligé de me tenir en personne au gouvernail pendant plus de sept heures et d'être continuellement attentif à prévenir toutes les vagues qui pourraient faire venir le vaisseau en travers.

Mon attention n'empêcha point que toutes mes voiles ne fussent emportées, que toutes mes chaînes de haubans ne furent rompues les unes après les autres et que mon grand mât ne rompit entre les deux ponts; et ma situation devint si pressante au milieu de la nuit, que je me trouvai dans le cas d'avoir recours aux signaux d'incommodité, en tirant des coups de canon et mettant des feux à mes haubans.

Mais tous les vaisseaux de mon escadre étant pour le moins aussi maltraités que le mien, ne purent me conserver et je me trouvai avec la seule frégate l'Argonaute, montée par M. le chevalier du Bois de la Mothe, qui, dans cette occasion, voulut bien s'exposer à périr, pour se tenir à portée de me donner du secours.

Cette tempête continua pendant deux jours avec la même violence, et mon vaisseau fut sur le point d'en être abîmé, en faisant un effort pour joindre trois de mes camarades, que je découvrais sous le vent. En effet, ayant voulu faire vent arrière sur eux, une grosse vague vint de l'arrière qui éleva ma poupe en l'air et dans le même instant il en vint une autre encore plus grosse, de l'avant, qui passant par-dessus mon beaupré et ma hune de misaine, engloutit tout le devant de mon vaisseau jusqu'à son grand mât. L'effort qu'il fit pour déplacer cette épouvantable colonne d'eau dont il était assaillis, nous fit dresser les cheveux et envisager, pendant quelques instants, une mort inévitable au milieu des abîmes de la mer. C'est une espèce de miracle que nous n'y avons pas péri et je ne le comprends pas encore.

Cet orage apaisé, nous mîmes plusieurs fois en travers pour attendre le reste de l'escadre et n'en ayant pas eu connaissance, nous entrâmes dans la rade de Brest le 6 février 1711; l'Achille et le Glorieux s'y rendirent deux jours après nous. L'Aigle relâcha à l'île de Cayenne avec la prise qu'il escortait; il y périt à l'ancre et son équipage s'embarqua dans cette prise pour repasser en France.

A l'égard du Magnanime et du Fidèle, je me flattai longtemps, de jour en jour, de les voir arriver; mais on n'en a eu depuis aucunes nouvelles et on ne peut douter à présent, que dans cette horrible tempête, il ne leur soit arrivé quelque aventure à peu près pareille à celle du Lis, dont ils ont eu le malheur de ne se pas tirer comme moi. Ces deux vaisseaux avaient près de douze cents hommes d'équipage, et quantité d'officiers et de gardes de la marine, que je regretterai toujours infiniment; mais entre autres M. le chevalier de Courserac, mon fidèle compagnon d'armes, qui, dans plusieurs de mes expéditions, m'avait secondé avec une valeur peu commune, et qui rapportait en France la gloire distinguée de nous avoir frayé l'entrée du port de Rio de Janeiro.

Comme je l'ai dit, la tendre estime qui nous unissait depuis très longtemps et qui n'avait jamais été traversée par un moment de froideur, m'a fait ressentir sa perte aussi vivement que celle de mes frères; ma confiance en lui était si grande, que j'avais fait charger sur le Magnanime, qu'il montait, plus de six cens mille livres en or et en argent. Ce vaisseau était outre cela rempli d'une grande quantité de marchandises; il est vrai que s'était le plus grand de l'escadre et le plus capable, en apparence, de résister aux efforts de la tempête, et à ceux des ennemis.

Presque toutes nos richesses étaient embarquées sur ce vaisseau, et sur celui que je montais. Les retours du chargement des deux vaisseaux que j'avais envoyés au Sud, joints à l'or, et aux autres effets apportés de Rio de Janeiro, payèrent la dépense de mon armement et donnèrent quatre vingt douze pour cent de profit à ceux qui s'y étaient intéressés.

Il est encore resté à la mer du Sud plus de cent mille piastres de mauvais crédits. Cette perte jointe à celle des vaisseaux le Magnanime, le Fidèle et l'Aigle, fit manquer encore cent pour cent de bénéfice: ce sont de ces malheurs que toute la prudence humaine ne peut empêcher. Les avantages que l'on a retirés de cette expédition, sont petits en comparaison du dommage que les portugais en ont souffert, tant par la contribution à laquelle je les ai forcé, que par la perte de quatre vaisseaux et de deux frégates de guerre et de plusieurs vaisseaux marchands, outre une prodigieuse quantité de marchandises brûlées, pillées ou embarquées sur nos vaisseaux…

Aujourd'hui, l'or et l'argent des portugais de Rio de Janeiro gît secrètement dans les profondeurs de l'océan Atlantique, quelque part du côté des Açores...

 


Rio de Janeiro 1711.jpg  duguay-trouin 2.jpg


Plan de la baye de la ville de Rio de Janeiro prise par l'escadre commandée
par Mr. Duguay Trouin (1711)




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