Embrasement et perte du EIC Kent dans l'Atlantique

 

 


Incendie du Kent, bâtiment de la
Compagnie Anglaise des Indes,
en pleine mer, 1815

Tiré des "histoires des naufrages célèbres" - Histoire complète




Le Kent, navire anglais de la Compagnie des Indes, commandé, par le capitaine Henry Cobb, mit à la voile des Dunes le 19 février 1825. C'était un beau bâtiment neuf de 1350 tonneaux, à destination du Bengale et de la Chine; il y portait vingt officiers, trois cent quarante-quatre soldats, quarante trois-femmes et soixante six enfants, outre des passagers et un équipage de cent quarante-huit hommes, officiers compris.

Entourés de tout ce qui devait leur faire espérer un heureux voyage, dit le major Mac Gregor, et de tous les soins qui pouvaient contribuer à leur santé et à leur bien-être, mes braves camarades étaient joyeux et pleins de sécurité; leur cœur battait de reconnaissance pour cette patrie qu'ils servaient avec zèle, et dont ils allaient défendre les intérêts.

Poussé par un vent frais du nord-est, notre navire descendait majestueusement la Manche, et plus d'un point de la côte cher à nos souvenirs passait rapidement devant nous. Dans la soirée du 23, nous perdîmes de vue les rivages de l'Angleterre, et nous entrâmes dans l’Atlantique.

Malgré de légers intervalles de mauvais temps jusque dans la nuit du lundi 28; nous fûmes subitement arrêtés par un coup de vent du sud-ouest, dont la violence augmenta progressivement pendant toute la matinée suivante. Ceux qui n'ont jamais descendu sur la mer dans des navires, et vu les merveilles de l'Éternel dans les lieux profonds; ceux même qui, tout en ayant navigué, n'ont jamais été exposés, par un vent d'ouest, aux vagues gigantesques de la baie de Biscaye, accuseraient sans doute d'exagération la description la plus simple et la plus fidèle de ces montagnes d'eau qui s'élèvent et roulent l'une sur l'autre.

Mais je crois impossible à un marin débutant dans la carrière, quelque brave et insouciant qu'il puisse être, de contempler les efforts redoublés de la tempête, et de sentir trembler sous ses pieds la frêle machine qui le sépare de l'abîme, sans élever involontairement ses pensées en haut; il avoue sa faiblesse et il éprouve un respect inconnu jusqu'alors pour cet être mystérieux dont nous oublions la puissance dans les circonstances ordinaires de la vie, et dont la bonté infinie n'est que trop souvent payée de notre ingratitude.

L'activité des officiers et de l'équipage du Kent paraissait s'accroître avec le danger. Nos grandes voiles furent promptement carguées ou mises au bas ris; le 1er mars, à dix heures du matin, après avoir amené nos vergues de perroquet, nous étions à la cape sous le grand hunier seul, avec trois ris pris, nos fausses fenêtres de poupe fermées, et tous les soldats de quart amarrés à un cordage de sûreté que l'on avait tendu sur le pont.

Le roulis était encore augmenté par des centaines de tonneaux pleins de boulets et de bombes qui formaient une grande partie de la cargaison; il devint si violent vers le milieu du jour, qu'à chaque secousse les chaînes des haubans plongeaient de plusieurs pieds dans la mer.

Les meubles les plus solidement calés étaient renversés avec fracas, et personne ne pouvait se croire en sûreté dans sa chambre ni dans la salle commune. A peu près dans ce moment de trouble et de frayeur, un des officiers, dans la louable intention de s'assurer si tout était en bon ordre à fond de cale, y descendit avec deux matelots munis d'une lampe de sûreté; comme la lampe brûlait mal, il eut la précaution de ne pas la raviver lui-même, de crainte du feu, mais il l'envoya sur la plate-forme des câbles pour en faire arranger la mèche.

Il s'aperçut qu'une des barriques d'eau-de-vie était hors de sa place, et donna l'ordre aux matelots d'aller chercher des coins pour la caler; pendant leur absence, le vaisseau éprouva une si violente secousse, que l'officier laissa malheureusement tomber sa lampe; dans son empressement à la ramasser, il fut obligé de lâcher la barrique qu'il maintenait. La barrique fut défoncée dans sa chute, et l'eau-de-vie entrant en contact avec la mèche de la lampe, tout fut bientôt en flammes. Je ne sais quelles mesures on prit immédiatement.

J'étais alors occupé à mettre en sûreté mes meubles, et à observer les baromètres de la marine suspendus dans la chambre du conseil. L'officier de quart, M. Spencer, m'apprit l'affreuse nouvelle. Je courus à l'écoutille d'où la fumée commençait à s'échapper, et je trouvai le capitaine Cobb et les autres officiers donnant des ordres qui étaient exécutés par l'équipage et par la troupe avec intelligence et promptitude, chacun s'efforçant d'éteindre le feu, au moyen de pompes, des eaux d'eau, de voiles mouillées, de hamacs, etc.

Désirant causer aussi peu d'alarme que possible aux femmes que nous avions à bord, je frappai doucement à la porte du lieutenant-colonel Fearon, commandant du 31e, et lui dis que je désirais lui parler. Mais soit que ma physionomie trahît mes sentiments, soit que le bruit et la confusion qui allaient croissant sur le pont eussent fait craindre à ces daines que la tempête ne devînt plus sérieuse, j'eus beaucoup de peine à les calmer, en les assurant que l'orage ne nous menaçait d'aucun danger.

Tant que le feu restait renfermé dans la cale où il avait éclaté et qui était entourée de tous côtés par les barriques d'eau, nous pouvions nous livrer à l'espoir qu'on s'en rendrait maître. A la légère flamme bleue de l'eau-de-vie succédèrent d'énormes tourbillons d'une fumée noire et épaisse qui, s'échappant avec rapidité des quatre écoutilles, venaient rouler en torrents d'un bout à l'autre du vaisseau, nous perdîmes presque toute espérance de sauver le bâtiment.

« La flamme a gagné les cordages ! » s'écrièrent plusieurs voix ; bientôt en effet une odeur forte de goudron, qui se répandit sur le pont, confirma la vérité de ces clameurs. Dans ce terrible moment, le capitaine Cobb, dont l'habileté et l'énergie semblaient croître avec l'imminence du danger, eut recours à la seule chance de salut qui lui restât. Il donna ordre de pratiquer des voies d'eau dans le premier et dans le second pont, de déblayer les écoutilles et d'ouvrir les sabords de la batterie basse, afin de laisser entrer la mer de toutes parts.

Ces instructions furent promptement suivies; mais déjà quelques soldats, une femme et plusieurs enfants avaient péri après d'inutiles efforts pour gagner le pont supérieur.

En descendant à la batterie basse avec le colonel Fearon, le capitaine Braye et un ou deux autres officiers du 31e, pour aider à ouvrir les sabords, nous rencontrâmes un contre maître, épuisé et près de perdre connaissance; cet homme venait de heurter du pied contre les cadavres de quelques personnes suffoquées par la fumée.

Cette fumée était si épaisse et si acre, que nous eûmes peine à rester dans l'entre pont assez de temps pour exécuter les ordres du capitaine Cobb. Nous n'en fûmes pas plutôt venus à bout, que la mer se précipita dans les voies pratiquées avec une horrible furie, brisant les cloisons et dispersant comme des bouchons de liège les caisses les plus lourdes.

Dans toute autre circonstance, un pareil spectacle nous eût pénétrés d'horreur; menacés alors de périr par une explosion certaine, nous nous flattions de trouver notre salut dans cette ressource violente, et, plongés dans l'eau jusqu'aux genoux, nous cherchions à ranimer mutuellement notre courage et nos espérances.

L'immense quantité d'eau qui entra dans la cale parvint en effet à arrêter pour quelque temps la fureur des flammes; mais le danger de sombrer augmentait à mesure que celui de sauter en l'air semblait diminuer. La mort nous pressait sous les deux formes les plus affreuses, et ne nous laissait que l'alternative de l'une ou de l'autre.

Préférant la plus éloignée de deux catastrophes également certaines, nous nous efforçâmes de refermer les saborda, de boucher les écoutilles et d'exclure entièrement l'air extérieur, pour prolonger du moins notre existence, s'il était possible. Alors commença une scène d'horreur impossible à décrire.

Le pont supérieur était couvert de six à sept cents créatures humaines dont plusieurs, que le mal de mer avait retenues dans leur lit, s'étaient même forcées de s'enfuir sans vêtements, et couraient ça et là cherchant un père, un mari, des enfants. Les uns attendaient leur sort avec une résignation silencieuse ou une insensibilité stupide; d'autres se livraient à toute la frénésie du désespoir. Plusieurs imploraient à genoux, avec cris et avec larmes, la miséricorde du Tout-Puissant, dont le bras, disaient-ils, s'était enfin levé pour les punir.

Les catholiques répétaient à la hâte le signe de la croix, ou accomplissaient d'autres actes extérieurs de dévotion, tandis que quelques-uns des soldats et des marins les plus vieux et les plus fermes de cœur allaient d'un air sombre et résolu se placer directement au-dessus de la soute aux poudres, afin que l'explosion attendue d'un instant à l'autre les emportât les premiers et terminât plus promptement leurs souffrances.

Plusieurs femmes et enfants de soldats, qui étaient venus chercher un refuge dans les chambres des ponts supérieurs, priaient et lisaient l'Ecriture sainte avec les femmes des officiers et des passagers ; quelques-unes, douées d'un calme sublime, offraient aux autres les consolations spirituelles que leur inspirait une confiance ferme et éclairée dans leur Rédempteur. Deux jeunes personnes surtout excitèrent l'admiration.

Lorsqu'on vint leur annoncer que tout espoir était perdu et qu'une mort inévitable s'avançait rapidement, une d'elles se mit à genoux, les mains jointes, et dit avec une sérénité radieuse : « Viens, mon Sauveur, je l'attends. » Puis elle offrit aux femmes qui l'entouraient de leur lire des passages de l'Écriture sainte et sa sœur, avec un recueillement et une présence d'esprit aussi dignes d'éloges, fit choix du psaume 46, et d'autres passages applicables à leur situation, qu'elles lurent alternativement, en entremêlant cette lecture de prières.

Un jeune homme, dont je ne saurais trop louer ici les talents précoces et la piété, me demanda avec calme ce que je pensais de notre situation : « Préparons-nous, lui répondis-je, à reposer, dès cette nuit même, dans le sein de l'éternité. — Mon cœur est plein de la paix de Dieu, reprit-il, en me serrant la main avec une expression de piété fervente que je n'oublierai jamais, et cependant je redoute beaucoup ce dernier combat, en sachant que cette crainte est absurde. »

Je fus particulièrement touché du spectacle de quelques pauvres enfants qui, entièrement ignorants du danger qui les menaçait, continuaient à jouer dans leurs lits comme de coutume, et adressaient à ceux qui les entouraient les questions les plus naïves et les plus hors de saison.

Je dis tout bas à d'autres enfants qui paraissaient sentir toute l'étendue de notre péril : « Voici le moment de mettre en pratique les leçons que vous avez reçues à l'école du régiment, et de penser à ce Sauveur dont on vous a si souvent entretenus. « Ah! Monsieur, me répondirent-ils, en essuyant de, grosses larmes qui coulaient le long de leurs joues, nous tâchons de nous rappeler ces leçons et nous prions Dieu. »

La condition passive à laquelle nous nous trouvions réduits par l'inutilité de tous nos efforts était sans doute imposée par la Providence pour nous convaincre plus tard que notre délivrance avait été accomplie, non point par notre propre force et par notre puissance, mais par l'Esprit du Seigneur.

Puissent les réflexions profondes et solennelles auxquelles nous étions tous livrés n'avoir pas été sans fruit pour ceux qui ont été épargnés, comme pour ceux qui ont péri ! Tandis que nous étions ainsi plongés dans un état d'inertie physique, de douloureuse agitation morale, les vagues se précipitaient avec fureur contre les flancs de notre malheureux navire, comme si l'Océan eût été jaloux de ce qu'un élément rival lui disputât sa proie.

Tout à coup un de ces nombreux coups de mer qui brisaient et jetaient ça et là tout ce que renfermait le bâtiment arracha l'habitacle de ses amarres, et mit eu pièces l'appareil de la boussole. On vit un jeune officier de la plus belle espérance prendre d'un air pensif une boucle de cheveux dans son écritoire, et la placer sur son cœur.

Un autre, s'étant procuré du papier, écrivit à son père quelques lignes qu'il enferma dans une bouteille, espérant que peut être elles parviendraient à leur adresse. Son but, disait- il, était d'épargner à son père de longues années d'anxiété et de tourments inutiles, et de profiter d'un moment où sa sincérité ne pouvait être révoquée en doute, pour rendre humblement témoignage à la bonté de Dieu en qui il avait mis sa confiance, et фа maintenant faisait régner la paix dans son cœur, en présence du terrible spectacle d'une mort inévitable. Dans le moment même où cet officier allait jeter sa bouteille à la mer, il vint à l'esprit de M. Thompson, l'un des seconds, de faire monter un matelot au petit mât de hune, dans le faible espoir de découvrir quelque bâtiment.

Le matelot, arrivé à son poste, parcourut des yeux tout l'horizon; ce fut pour nous un moment d'angoisse inexprimable; tout à coup, agitant son chapeau : «Une voile sous le vent ! » s'écria-t-il.

Cette heureuse nouvelle fut reçue avec un profond sentiment de bonheur, et l'on y répondit par trois hourrahs. A l'instant nos pavillons de détresse furent hissés, on tira le canon de minute en minute, et nous nous efforçâmes d'arriver sur le navire qui était en vue, sous la misaine et les trois huniers.

Ce bâtiment, comme nous l'apprîmes plus tard, était la Cambria, petit brick de 200 tonneaux, destiné pour la Vera Cruz sous le commandement du capitaine Cook, et ayant à bord vingt à trente mineurs de Cornouailles et d'autres employés de la Compagnie anglo-mexicaine. Pendant dix à quinze minutes, nous demeurâmes incertain si le brick apercevait nos signaux, et si, les apercevant, il pouvait et voulait nous porter secours. Doute affreux! Moment qui nous parut un siècle! La violence du vent ne permettait pas d'entendre le bruit de nos canons, mais les tourbillons de fumée qui s'élevaient de notre bâtiment indiquaient assez la nature du danger que nous courions ; après quelques instants nous vîmes le brick hisser pavillon anglais et mettre toutes voiles dehors pour venir à notre secours.

Quoiqu'il eût été tout à la fois impossible et cruel de réprimer les espérances que fit naître parmi nous la rencontre imprévue delà Cambria, j'avoue qu'en réfléchissant aux progrès rapides de l'incendie, à la violence de la mer, à l'extrême petitesse du brick et à la foule de personnes qui étaient à bord, je me flattais à peine que l'on pût en sauver un petit nombre; je n'entrevoyais pas pour moi-même la moindre chance de conserver la vie.

Pendant que le capitaine Cobb, le colonel Fearon et le major Mac Gregor tenaient conseil sur les mesures à prendre pour mettre les embarcations à la mer, un des lieutenants du 31e vint demander au major dans quel ordre les officiers devaient quitter le vaisseau : « Dans l'ordre que l'on observe aux funérailles, répondit le major; cela va sans dire. »

Cet ordre fut à l’instant confirmé par le colonel Fearon qui ajouta d'une voix ferme : « Sans aucun doute, les cadets les premiers; faites passer au fil de l’épée tout homme qui ferait mine d'entrer dans les chaloupes avant que l'on ait sauvé les femmes et les enfants. » Pour empêcher l'encombrement que l'on avait lieu de craindre, quelques-uns des officiers se mirent en faction, l'épée à la main, auprès de chaque embarcation; mais la bonne contenance des commandants et la grande subordination dont les soldats firent preuve, à peu d'exceptions près, rendirent plus tard cette précaution inutile. Le capitaine Cobb prit les plus sages mesures pour placer dans le grand canot toutes les femmes d'officiers et de passagers, et autant de femmes de soldats qu'il en pourrait contenir : celles-ci s'enveloppèrent à la hâte des premiers vêtements qu'elles trouvèrent sous leur main; vers deux heures ou deux heures et demie environ, une procession lugubre s'avança des chambres d'arrière vers le sabord au-dessous duquel le canot était suspendu.

On n'entendait pas un cri, on prononçait à peine une parole; les plus petits enfants même cessaient de pleurer, comme s'ils avaient eu le sentiment de l'angoisse qui déchirait le cœur de leurs parents dans ce moment d'adieux solennels. Le silence ne fut interrompu qu'une ou deux fois par des femmes qui demandaient en grâce la permission de rester auprès de leurs maris. Lorsqu'on les assura que chaque instant de retard pouvait coûter la vie à un homme, elles s'arrachèrent aux plus tendres embrassements; et avec cette force d'âme qui, dans les grandes épreuves, est le privilège de leur sexe, elles se placèrent, sans murmurer, dans le canot que l'on descendit à la mer.

Les lames étaient furieuses, et nous espérions à peine que l'embarcation pût y résister un seul instant. Deux fois l'on entendit les marins, postés dans les porte-haubans, s'écrier que le canot faisait eau; mais celui qui soutint saint Pierre sur la surface des eaux, et qui daignait alors écouter nos prières ferventes, quoique silencieuses, avait résolu de le sauver.

Ne voulant négliger aucune précaution, le capitaine Cobb avait posté un homme armé d'une hache pour couper à l'instant les palans qui le tenaient suspendu par les deux extrémités, s'il y avait la moindre peine à les décrocher. Toutefois la difficulté d'une semblable opération, qui ne peut être bien appréciée que par les hommes du métier, faillit devenir fatale à tous ceux que portait le canot. Après avoir essayé une ou deux fois, sans succès, de déposer doucement cette embarcation sur la surface de la mer, l'ordre fut donné de défaire les crochets. En effet, le palan de poupe fut dégagé à l'instant; mais les cordages de la proue s'étant embrouillés, l'homme qui était placé à l'avant ne pût point exécuter l'ordre. En vain eut-on recours à la hache; le canot, suivant nécessairement tous les mouvements du vaisseau, sortait peu à peu de la mer. Un instant plus tard, il allait se trouver suspendu verticalement par la proue, et tous les malheureux passagers qu'il contenait étaient lancés dans l'abîme; par bonheur, une vague, venant à soulever l'arrière, permit aux matelots de dégager le palan de la proue.

Alors on poussa adroitement au large, et pendant quelque temps nous vîmes le canot lutter avec les vagues, tantôt s'élevant comme un point noir sur leur sommet, tantôt s'engouffrant dans les affreux précipices que les lames ouvraient entre elles. La Cambria avait eu la prudence de mettre en panne à une certaine distance du Kent, de peur de devenir victime de l'explosion ou d'être exposée au feu de nos canons chargés à boulets, qui partaient à mesure que la flamme les atteignait.

Le canot avait donc un assez grand espace à parcourir; et le succès de cette première tentative étant la mesure de nos espérances à venir, on s'imagine avec quelle anxiété nous suivions des yeux cette précieuse embarcation, précieuse surtout pour les pères et pour les maris qui tremblaient de voir engloutir tout ce qu'ils avaient de plus cher au monde. Pour tenir le canot mieux en équilibre au milieu de la mer en furie, et pour donner aux matelots la facilité de forcer de rames, les femmes et les enfants avaient été entassés pêle-mêle sous les bancs.

Cette précaution nécessaire les exposa à être noyés par l'écume qui, à chaque coup de mer, inondait le canot; avant d'arriver au brick, les pauvres femmes étaient assises dans l'eau jusqu'à la poitrine, et avaient grand peine à préserver leurs enfants. Au bout de vingt-cinq minutes environ, le canot accosta le brick sauveur.

La première créature humaine qui trouva un asile à bord de la Cambria, fut le fils du major Mac Gregor, enfant de quelques semaines, qui fut pris dans les bras de sa mère, et élevé jusqu'au brick par M. Thomson, quatrième lieutenant du Kent, à qui le canot avait été confié. En recevant l'assurance que leurs femmes et leurs enfants venaient d'échapper au danger le plus pressant, les officiers et les soldats mariés éprouvèrent une émotion si vive, un sentiment si profond de joie et de reconnaissance pour l'Etre Suprême, qu'ils perdirent entièrement de vue leur propre situation; pendant quelque temps, ils devinrent insensibles aux coups redoublés de la tempête, et au feu dévorant qui menaçait à chaque instant de faire explosion sous leurs pieds.

Nos embarcations, de retour de ce premier voyage, ayant essayé en vain d'accoster le Kent bord à bord, il fallut prendre le parti de descendre les femmes et les enfants du haut de la poupe, au moyen d'un cordage auquel on les attachait deux à deux. Mais, en raison de la violence du tangage et de l'extrême difficulté de saisir le moment précis où un canot se trouvait au-dessous de la corde, plusieurs de ces malheureuses plongèrent dans la mer à diverses reprises. S'il est consolant pour l'humanité de savoir qu'aucune femme ne périt dans ces tentatives, la perte d'un grand nombre d'enfants était aussi cruelle à voir qu'impossible à empêcher.

En effet, ces moyens violents qui réduisaient les mères à un état d'épuisement ou d'insensibilité, éteignaient la dernière étincelle de vie chez ces pauvres petites créatures attachées à la même corde. Deux ou trois soldats, pour soulager leurs femmes, sautèrent à la mer avec leurs enfants, et périrent en s'efforçant de les sauver. Une jeune femme ne fut recueillie dans un canot qu'après avoir plongé cinq ou six fois.

Un homme, réduit à l'affreuse alternative de perdre sa femme ou ses enfants, se prononça promptement pour ses devoirs envers sa femme: elle fut sauvée; ses quatre enfants périrent. Un soldat, fort bel homme, qui n'avait ni femme ni enfants, mais qui témoignait le plus grand intérêt pour les enfants de ses camarades, en fit attacher trois autour de son corps, et plongea ainsi dans la mer: il échoua dans ses efforts pour gagner le canot, et on le hissa de nouveau à bord ; mais déjà deux des pauvres enfants avaient cessé de vivre. Un homme qui glissa entre la chaloupe et le brick eut la tête horriblement écrasée, et quelques autres périrent en essayant de grimper à bord.

Les précautions à prendre pour les femmes et les enfants consumaient un temps précieux, dont une partie aurait pu être consacrée à sauver le reste de l'équipage. On donna l'ordre d'admettre dans les bateaux quelques soldats avec les femmes; cette permission devint fatale à plusieurs d'entre eux qui, avides d'en profiter, sautèrent à la mer et furent engloutis. Un pauvre soldat, entre autres, avait déjà atteint le canot, et levait la main pour saisir le plat-bord, lorsque, par un tangage subit, sa tète heurta contre le bossoir; il disparut à l'instant. Il y a dans l'histoire de ce malheureux une particularité qui mérite d'être rappelée. Sa femme, qu'il aimait tendrement, n'ayant pas été du nombre de celles qui avaient eu permission de suivre le régiment, elle résolut d'éluder la défense, et garda Gravesend avec le détachement de son mari; là, elle trouva moyen d'échapper à la vigilance des sentinelles et de se rendre abord, où elle resta cachée pendant plusieurs jours.

A Deal elle fut découverte et renvoyée à terre; mais elle parvint une seconde fois, avec une persévérance dont les femmes seules sont capables, à se glisser dans l'entre pont, où elle se tint blottie jusqu'au jour de notre désastre. Sur ces entrefaites, un matelot, qui s'était placé, ainsi que plusieurs autres, au dessus du magasin à poudre, et qui attendait l'explosion avec un héroïque sang-froid, s'écria tout à coup : « Eh bien ! Puisqu'il ne veut pas sauter, je vais voir si je ne pourrai me tirer d'affaire tout seul. » Aussitôt il s'élança dans la mer, et gagna à la nage un des canots où il fut recueilli sans accident. Le jour tirait à sa fin, et les flammes allaient toujours croissant.

Le colonel Fearon et le capitaine Cobb se montraient de plus en plus empressés à sauver le reste des braves gens qui leur étaient confiés. On suspendit à l'extrémité du gui de brigantine un cordage, le long duquel les hommes devaient se laisser glisser dans les canots. Dans cette manœuvre, on courait grand risque d'être balancé en l'air pendant quelque temps, et d'être ensuite ou plongé dans l'eau à plusieurs reprises, ou brisé contre le plat-bord des canots; car la violence des lames et le tangage du bâtiment rendaient impossible aux embarcations de se maintenir en place juste au-dessous de la poupe du navire. Aussi plusieurs de ceux qui n'étaient pas du métier préféraient-ils sauter à la mer par les fenêtres de poupe, et tenter de gagner les canots à la nage. On construisit des radeaux avec des planches, des cages à poulets, et tous les matériaux que l'on put employer, pour servir de dernier refuge, si les flammes obligeaient à abandonner tout à fait le bâtiment ; en même temps chaque homme eut ordre de se mettre une corde autour du corps, afin de pouvoir s'amarrer aux radeaux, si l'on était contraint d'y avoir recours.

Au milieu de tous ces préparatifs, je ne pus m'empêcher de rire de la délicatesse aussi naïve que burlesque d'un conscrit irlandais, qui, cherchant un bout de cordage dans l'une des chambres, n'en trouvait pas d'autre que celui qui servait à attacher le hamac d'un officier, et qui n'osait pas se l'approprier sans ma permission.

Les officiers commencèrent alors à quitter le bâtiment. Personne ne fit parade de cette vaine bravoure qui, en pareille circonstance, est plutôt un indice de timidité secrète que de véritable force d'âme. Nul ne trahit, par son impatience à gagner les canots, des sentiments indignes d'un soldat; tous, au contraire, se comportèrent en hommes qui, sans contempler la mort avec une insouciance profane, conservent toutes leurs facultés en face du danger. Le plus bel exemple de calme et de courage fut celui qui donna leur chef, dont l'habileté et l'inébranlable présence d'esprit ne se démentirent pas un seul instant, quoique sous le double poids de la responsabilité d'un commandement militaire, et des angoisses d'un père et d'un époux. Jamais le colonel Fearon ne parut oublier l'autorité dont son souverain l'avait investi, et ses officiers ne perdirent jamais de vue leurs devoirs militaires, et les relations où ils étaient placés les uns envers les autres.

Les cadets de la Compagnie des Indes et les autres passagers rivalisèrent de zèle avec les officiers de terre et de mer, et partagèrent avec eux les dangers et les fatigues de la journée. Au milieu de leurs souffrances, les pauvres soldats donnèrent une preuve de subordination et de bon cœur, que l'on ne doit point non plus passer sous silence. Vers le soir, épuisé par l'angoisse et la fatigue, ils commençaient à éprouver le tourment d'une soif intolérable; l'un d'entre eux découvrit par hasard une caisse d'oranges, et tous ses camarades, avec un mélange de respect et d'affection auquel on ne pouvait guère s'attendre en pareille circonstance, refusèrent de profiter de ce rafraîchissement avant d'en avoir offert à leurs officiers. Nous étions environnés depuis quelque temps des ombres de la nuit, lorsque je descendis dans la grande chambre pour y chercher une couverture, afin de me garantir du froid qui devenait très intense.

Cette salle, qui, peu d'heures auparavant, avait été le théâtre d'une conversation amicale et d'une douce gaieté, était presque déserte: on n'y voyait que quelques misérables, les uns étendus sur le plancher dans un état d'ivresse brutale, les autres, en quête de pillage, rôdant comme des bêtes de proie autour d'un cadavre. Les sofas, les commodes, les meubles les plus élégants étaient brisés en mille morceaux épars; des oies et des poulets échappés de leurs cages couraient ça et là, et un cochon, qui avait trouvé le moyen de sortir de son étable sur le gaillard d'avant, était seul en possession du tapis de Turquie dont une des chambres était décorée. Empressé de quitter ce spectacle dégoûtant, je retournai sur la dunette où je retrouvai, parmi le petit nombre d'officiers qui restaient à bord, le capitaine Cobb, le colonel Fearon, et les lieutenants Ruxton, Booth et Evans qui dirigeaient avec un zèle infatigable le départ de nos malheureux camarades, dont le nombre commençait à diminuer rapidement. Vers la fin de cette scène tragique, quelques malheureux qui restaient encore à bord, loin de manifester l'impatience de partir, témoignaient au contraire une répugnance invincible à adopter le moyen périlleux, mais unique, qui leur était offert pour se sauver.

Le capitaine Cobb se vit obligé de renouveler, avec prière et avec menaces, l'ordre de ne pas perdre un seul instant; et un des officiers du 31e, qui avait exprimé l'intention de rester jusqu'à la fin, fut également contraint de déclarer que, passé tel délai, qu'il fixa à haute voix, il quitterait le bâtiment, et abandonnerait à leur malheureux sort ceux dont l'irrésolution compromettrait la vie des autres aussi bien que la leur.

Dix heures du soir approchaient, quelques individus continuaient à perdre dans l'hésitation les moments les plus précieux, tandis que d'autres faisaient la demande inadmissible qu'on les descendît dans les bateaux comme les femmes. Avertis par les matelots à bord des canots que notre bâtiment, qui s'était enfoncé de neuf à dix pieds au-dessous de la ligne de flottaison, venait encore de baisser de deux pieds pendant le dernier voyage; calculant d'ailleurs que les deux embarcations qui étaient alors sous la poupe, jointes à celle qu'à la lueur des flammes on voyait revenir du brick, suffisaient pour contenir tous ceux qui étaient en état d'être transportés à bord de la Cambria, les trois derniers officiers du 31e régiment songèrent sérieusement à faire leur retraite. Peu de temps après le départ du dernier canot, les flammes les forcèrent à se réfugier sur les porte-haubans, où ils restèrent jusqu'au moment où les mâts s'écroulèrent par-dessus bord.

Ils se tinrent accrochés aux mâts pendant quelques heures, dans un état dont l'horreur passe toute description. Enfin ils furent découverts et tirés de l'eau d'une manière presque miraculeuse par la Caroline, vaisseau allant d'Egypte à Liverpool, dont le commandant (le capitaine Bibbey), homme plein d'humanité, aperçut l'explosion à une très-grande distance, et fit à l'instant force de voiles dans la direction du vaisseau incendié.

Comment rendre compte de ce qui se passait à bord du brig ! Comment donner l'idée des sentiments de crainte et d'espérance qui se succédaient dans le cœur des malheureuses femmes, pendant les éternelles heures d'attente et de tourments où elles restèrent incertaines du sort de leurs maris.

Il me serait encore plus impossible de peindre la douleur délirante ou la joie convulsive à laquelle s'abandonnaient ces pauvres créatures, quand on venait leur dire que leurs enfants étaient sans père et elles-mêmes sans époux, ou quand, au contraire, les êtres chéris qu'elles croyaient perdus pour jamais venaient tout à coup se précipiter dans leurs bras. Bientôt toute l'attention fut absorbée par le dénouement de cette longue tragédie.

Après l'arrivée du dernier bateau, les flammes qui avaient gagné le pont supérieur et la dunette du Kent, montèrent avec la rapidité de l'éclair jusqu'au haut de la mâture. Tout le bâtiment ne forma plus qu'une masse de feu dont le ciel semblait embrasé, et qui se réfléchissait sur tous les objets à bord de la Cambria. Les pavillons de détresse que nous avions hissés le matin continuèrent à flotter au milieu des flammes jusqu'au moment où les mâts auxquels ils étaient attachés s'écroulèrent comme de majestueux clochers. A une heure et demie du matin, le feu ayant gagné le magasin à poudre, l'explosion longtemps redoutée eut lieu, et les débris enflammés de notre bâtiment, l'un des plus beaux de l'Angleterre, furent lancés dans les airs comme des fusées. L'obscurité qui succéda à cet éclat funèbre nous laissa dans une sorte de stupeur, et tous les souvenirs de cette lugubre journée semblèrent flotter dans notre esprit comme le rêve d'un malade dans le délire de la fièvre.

Le brick, qui graduellement avait fait de la voile, fila bientôt neuf à dix nœuds à l'heure, et mit le cap sur l'Angleterre. Pendant la première nuit passée à bord de la Cambria, nous n'éprouvâmes pas toutes les alarmes que devaient nous inspirer les dangers auxquels nous étions encore exposés, entassés comme nous l'étions pendant une tempête, au nombre de plus de six cents, sur un petit navire, à plusieurs centaines de milles du port le plus prochain. Notre petite chambre, qui n'était disposée que pour huit ou dix personnes, fut obligée d'en recevoir près de quatre-vingts; plusieurs manquaient de place pour s'asseoir: quelques femmes n'en avaient pas assez pour se coucher. Comme la violence du vent ne diminuait pas, et qu'une des lisses du brick avait été enfoncée la veille, les lames passaient à chaque instant par-dessus le pont, et l'on fut obligé de fermer les écoutilles.

Elles ne restaient entr'ouvertes que dans l'intervalle d'une vague à l'autre pour empêcher qu'on ne fût suffoqué dans l'entre pont où la chaleur intense produite par la respiration fit craindre un instant que le vaisseau ne fût en feu; la corruption de l'air était si forte, que la flamme d'une bougie s'y éteignait à l'instant. La condition de ceux dont la foule encombrait le pont n'était pas moins malheureuse; ils étaient obligés de rester nuit et jour dans l'eau jusqu'à la cheville, à moitié nus, et transis de froid et d'humidité. Quelques femmes et quelques enfants tomberont en convulsions, tandis que les pauvres enfants à la mamelle demandaient par leurs cris déchirants le lait que le sein de leurs mères ne pouvait plus leur donner. Un retard de quelques jours en mer aurait infailliblement amené parmi nous la famine, des maladies pestilentielles, et une complication de maux horribles.

Notre seul espoir était donc dans la bonté miséricordieuse qui déjà était intervenue si merveilleusement en notre faveur. Notre attente ne fut point déçue.

Le vent continua et augmenta même de violence; notre habile capitaine, mettant toutes voiles dehors, au risque de rompre ses mâts, pressa si courageusement la marche de son vaisseau, que, dès l'après-midi du jeudi 3, nous entendîmes partir du haut de la hune le cri joyeux de : « Terre l'avant ! » Dans la soirée, nous eûmes connaissance des Sorlingues, et longeant rapidement la côte de Cornouailles, nous jetâmes l'ancre à minuit et demi dans le port de Falmouth.

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