Lestra forma le destin de son voyage en 1671, à l'occasion du départ de M. Belat, qui allait exercer à Surate la commission de directeur du commerce pour la Compagnie Française des Indes. Son embarquement se fit au Port-Louis en Bretagne, le 4 Mars, sur le vaisseau le Saint Jean Baptiste, armé de trente-six pièces de canon, en marchandises et en guerre; il était commandé par le capitaine Herpin. L'équipage était de deux cent cinquante hommes, tous jeunes et résolus. Le vaisseau ayant mouillé le même jour dans la rade, on y vit bientôt arriver un grand bâtiment nommé le Soleil d’Orient. Il portait M. Gueyton, autre directeur de la Compagnie et député vers Je Grand Mogol, au nom du roi. L'équipage de ce vaisseau était de trois cents hommes, il était armé de soixante pièces de canon; M. de Labuda le commandait. Ces deux navires avaient ordre de faire voile ensemble et n'attendaient qu'un vent favorable, qui se leva le 7. Mais à peine étaient-ils sortis de la rade, qu'ils essuyèrent une tempête violente qui dura pendant trois jours. Les mâts les plus forts du Soleil d'Orient ne purent soutenir l'impétuosité des vents et des flots; il les perdit tous, avec un désordre si extraordinaire, que le capitaine désespéré de son malheur et se voyant prêt à périr, sans recevoir aucun secours du Saint Jean Baptiste, dont il ne remarquait pas que le péril était égal au sien, tourna sa fureur contre ce vaisseau et voulut lui lâcher sa bordée pour le couler à fond. Mais Gueyton et quelques pères capucins qui lui servaient d'aumôniers, adoucirent ce transport et lui firent tourner ses vœux vers le ciel. Les deux navires n'eurent plus d'autre ressource que de se soulager d'une partie de leur charge, qui fut jetée dans la mer et de s'abandonner à leur destinée. Cependant le calme revint à la fin du troisième jour. Il s'éleva pendant la nuit un brouillard épais qui fit perdre de vue le Soleil d'Orient. Herpin conclut qu'au lieu de le chercher il devait profiter de la mousson qui était déjà fort avancée. Il prit la route du Cap Vert, où il arriva le 16 de Mai. Suivant la supputation des pilotes, il avait fait neuf cents lieues depuis le Port-Louis. La suite de la navigation fut plus heureuse et parut même très agréable à Lestra, qui n'ayant jamais fait de longs voyages sur mer, trouva beaucoup d'amusement dans la variété continuelle des objets. Il arriva le 16 d'Octobre à Surate. Le vaisseau n'avait perdu que huit hommes dans une si longue course et quelques déserteurs qui étaient restés au cap de Bonne Espérance. Herpin mouilla dans la grande rade de Surate, à trois lieues de la petite rade de Sualis, où se trouvait alors une flotte de France, composée de huit vaisseaux de guerre et commandée par M. de la Haye. Il salua le pavillon Français de trente-six coups de canon. M. Belot s'étant fait porter à terre, alla rendre ses premiers devoirs à M. de la Haye, qui attendait le retour de M. Caron, directeur général, occupé alors à former un comptoir dans l'île de Java. Il n'arriva de Bantam que le 15 de Novembre, fort satisfait de son voyage et de l'estime qu'il avait trouvée bien établie pour les Français, dans l'esprit du roi et de toute la nation. M. Belot, après lui avoir communiqué sa commission, se retira dans Surate pour l'exercer. Les Français avaient alors deux comptoirs dans ce pays, l'un dans la ville de Surate, l'autre à Sualis, entre ceux des Anglais et des Hollandais, pour servir de principal magasin à leurs marchandises. Cependant un ouragan terrible, qui s'élève régulièrement une fois l'année, les obligeait de transporter à grands frais leurs marchandises dans la ville. Il dure quelque fois douze à quinze jours, avec des circonstances si effrayantes, que tous ceux qui habitent les bords de la mer, prennent la fuite et cherchent un asile dans les murs de Surate. Lestra passa deux mois entiers à Surate, jusqu'au 16 Décembre, puis M. de la Haye fit mettre à la voile pour le grand voyage qu'il avait entrepris par l'ordre du roi. Le capitaine Herpin se joignit à l'escadre, et fit la même route jusqu'à l'île de Ceylan. Mais il quitta l’escadre, dans la baie de Trinquemale, pour se rendre à Tranquebar, sur le Phénix, qu’il devait y aller charger des provisions de bouche, avec deux autres vaisseaux. Ici la scène changea tristement pour lui, par le malheur qu'il eut de tomber avec le vaisseau, entre les mains des Hollandais. La Mellinière, qui commandait le Phénix, se laissa tromper par de fausses apparences de paix et d'amitié. Il refusa de se défendre, sous prétexte qu'il n'avait pas reçu cet ordre de l'amiral. Un seul coup de canon qu'il eût pu tirer pour avertir la flotte, l'aurait délivré de quatre navires ennemis, qui n'auraient pu éviter eux-mêmes le sort qu'ils firent essuyer au vaisseau Français… ...Ils furent conduits d'abord à Bengale, où les Hollandais ont un très beau comptoir à trente lieues de l'embouchure du Gange. L'entrée de ce fleuve est si dangereuse, par la quantité de bancs de sable dont elle est remplie, que les Hollandais après y avoir perdu un grand nombre de navires, ont été obligés d'attacher de toutes parts de grosses pièces de bois flottantes, pour faire connaître le danger.
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